Pourquoi les livres pouvaient-ils se faire rares en URSS?
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Il serait erroné de croire que les rayonnages des librairies soviétiques étaient vides. Au contraire, ils croulaient sous le poids des classiques du marxisme-léninisme et du réalisme socialiste, qui étaient loin d’être en tête des ventes. Dans la langue courante, cette littérature était appelée цемент / ciment, du nom d’un roman de Fiodor Gladkov. Les livres que les lecteurs soviétiques voulaient lire étaient tirés à 100 000 exemplaires pour une population de 280 millions d’habitants. On comprend dès lors qu’ils étaient difficiles à se procurer. Même dans les grandes villes, ils étaient souvent déjà écoulés avant même d’être mis en rayon. Pourquoi les tirages des livres qu’attendait le public étaient si ridicules ?
Déficit de certaines catégories de livres
En URSS, la politique étatique accordait à l’idéologie une place plus importante qu’à la demande des lecteurs. Deux structures répondaient de la limitation de l’offre : Главлит / Glavit (abréviation de Direction Générale pour la Littérature et les Éditions) et Госкомиздат / Goskomizdat (abréviation de Comité Étatique du Conseil des Ministres de l’URSS pour les Questions d’Édition, d’Impression et du Commerce des Livres). Elles établissaient les plans thématiques et appliquaient la censure de tous les supports imprimés dans le pays, des livres jusqu’aux calendriers et aux timbres.
Les députés du conseil municipal du district d'Akboulak
Ces deux structures donnaient la priorité non à la littérature que les lecteurs voulaient lire (elle était considérée comme au mieux distrayante et, au pire, dangereuse), mais à celle qui servait l’idéologie de l’Etat à une époque donnée. Les très nombreux volumes des écrits de Vladimir Lénine, des dirigeants soviétiques et les documents des Congrès du Parti Communiste étaient tirés sur le meilleur des papiers à un nombre considérable d’exemplaires. Ce qui était loin d’être le cas des œuvres d’Alexandre Dumas père ou des frères Strougatski.
Des raisons plus prosaïques expliquaient aussi cette situation : à certaines époques, on manquait de papier de bonne qualité et d’imprimeries. Editer la littérature politique étant une priorité, le reste était publié avec les moyens qui restaient.
Ce déséquilibre entre l’offre et la demande provoqua un phénomène unique : le книжный дефицит / knijni difitsite / déficit de livres qui – on l’aura compris – ne concernait que certaines catégories de livres qui se trouvaient être celles que les lecteurs voulaient lire. Ce manque de livres engendra un autre phénomène : ils cessèrent d’être uniquement des sources de connaissances pour devenir des symboles du prestige. Avoir dans sa bibliothèque les œuvres et, mieux encore, les œuvres complètes d’Alexandre Dumas père (et même fils !), d’Arthur Conan Doyle, de Jules Verne, de Thomas Mayne Reid, de Léon Tolstoï ou de Fiodor Dostoïevski disait beaucoup de son statut social (tout comme avoir la bibliothèque elle-même, un lustre en cristal ou un service en porcelaine fabriqué en RDA).
Que rêvaient de posséder les lecteurs?
Les belles éditions des classiques des littératures étrangères, de science-fiction et de romans policiers étaient très recherchées des lecteurs. Leurs tirages étaient très faibles et chaque volume était l’objet d’une véritable lutte. Les séries les plus convoitées étaient :
Université d'État d'Ivanovo. Devant le kiosque à livres
- Библиотека всемирной литературы / Bibliothèque de la littérature mondiale. Rien n’était certainement plus prestigieux que de posséder cette collection de 200 tomes : de L’IIiade à Robinson Crusoë, de La Divine Comédie à Faust, de la poésie africaine à Rainer Maria Rilke. En d’autres termes, un concentré du patrimoine littéraire des peuples de la Terre. Acheter cette série en librairie était pratiquement impossible. Sur le marché noir, la collection complète se vendait 10 000 roubles, soit le prix d’une voiture Volga GAZ-24 neuve.
- Библиотека приключений и научной фантастики / Bibliothèque de la littérature d’aventures et de science-fiction. Facilement reconnaissable à sa couverture, chaque volume de cette série était tiré à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Ce qui était loin de satisfaire la demande.
- Зарубежная фантастика / Science-fiction étrangère. Les lecteurs soviétiques passionnés de science-fiction découvrirent Isaac Asimov, Ray Bradbury, Robert Sheckley grâce à cette collection. Chaque volume coûtait entre 1, 5 et 3 roubles en librairie et de 20 à 25 roubles au marché noir.
- Мастера советского детектива / Les Maîtres du Roman Policier Soviétique. Les romans des frères Vaïner, d’Arkadi Adamov, de Ioulia Semionov avaient beaucoup de succès. Leurs tirages ne satisfaisaient pas non plus la demande des lecteurs.
Système D
Le système de répartition des tirages entre les différentes régions du pays et les librairies étant aussi opaque qu’incompréhensible, les Soviétiques développèrent des stratégies efficaces pour se procurer les livres qu’ils recherchaient. Ils se transformèrent en chasseurs, dont certains n’hésitaient pas à enfreindre la loi.
Des livres de la collection Bibliothèque de la littérature mondiale
- Recyclage
Collecter de vieux papiers et journaux et des livres dont les propriétaires voulaient se débarrasser était le principal moyen légal pour réussir à obtenir le livre dont on rêvait. Un tome d’Alexandre Dumas ou d’Arthur Conan Doyle valait plusieurs dizaines de kilogrammes de papier destiné au pilon.
Lorsqu’on les avait apportés (pas toujours en un voyage !) au point de collecte, on recevait un bon sur lequel était écrit le titre du livre contre lequel on pouvait l’échanger.
- Voyages
Lorsque la nouvelle se répandait de la sortie de livres rares, les librairies des grandes villes étaient prises d’assaut, même s’il n’était jamais garanti qu’ils arrivent jusqu’aux rayons. Généralement, ils se vendaient moins bien dans de petites villes du pays. Lorsqu’on y était envoyé en déplacement professionnel ou qu’on allait voir des parents, on en profitait pour chercher les livres dont on rêvait.
L’URSS envoyait de grandes quantités de livres dans les pays du bloc socialiste pour y soutenir la diffusion de la langue russe. Les chanceux qui avaient la possibilité de s’y rendre, revenaient de Berlin Est, de Prague ou de Sofia les valises pleines de livres.
- Échange
L’échange de livres était aussi très pratiqué. On laissait des annonces sur les panneaux destinés à cet effet dans les bibliothèques et les clubs de bibliophiles, on en passait même dans les journaux. Chaque livre avait une valeur d’échange bien précise et le troc prenait parfois une tournure à la limite de l’absurde : « échange pile de Brejnev contre un Dumas ».
Des pionniers participent à une collecte de papier recyclable.
- Souscription
L’association des amateurs de livres éditait des séries de livres qu’elle vendait par souscription. Mais réussir à souscrire des abonnements était aussi un parcours du combattant : ils étaient répartis entre les cellules du Parti Communiste et des syndicats dans les entreprises. Les employés des instituts de recherche scientifique avaient rarement la possibilité de participer à ces souscriptions.
- Réseau de relations
En URSS, il valait souvent mieux avoir des relations et savoir les faire jouer (блат) que de l’argent. Dans les grandes villes, la plupart des livres qui suscitaient l’intérêt des lecteurs disparaissaient par les entrées de service des librairies avant même d’être mis en rayons. Comme dans d’autres magasins, « compter parmi ses amis » des directeurs ou des vendeurs était très utile. Il n’était pas rare que les employés des éditions et des imprimeries volent les exemplaires des tirages d’essai et ceux qui présentaient des défauts qui se retrouvaient ensuite dans les bibliothèques de collectionneurs.
Dans une librairie à Moscou
- Marché noir
Quand on n’avait pas les relations nécessaires pour obtenir les livres que l’on souhaitait, il fallait avoir de l’argent et, parfois, beaucoup d’argent. Les revendeurs se procuraient les livres par leurs canaux d’approvisionnement et en retiraient de 3 à 10 fois le prix de vente gravé en creux sur les quatrièmes de couverture. Ils attendaient leurs clients dans les squares près des librairies des grandes villes. À Moscou, il existait deux points de vente très courus : près du magasin « Bouquiniste » rue Kouznetski most et près de la Maison de la Culture Gorbounov non loin du parc Fili.
L’activité exténuante de la chasse aux livres engendra en URSS un milieu social totalement unique : on ne faisait pas que lire les livres (parfois en une seule nuit), on les relisait, on les recopiait à la main, on se disputait, on se mariait et on divorçait grâce ou à cause d’eux. Ils tenaient une place essentielle dans la vie de beaucoup.
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