Ces mots inventés (ou popularisés) par Fiodor Dostoïevski

Kira Lissitskaïa (Photo: Domaine public; Open AI)
Kira Lissitskaïa (Photo: Domaine public; Open AI)
L’écrivain introduisit dans la langue russe plusieurs dizaines de néologismes. Certains d’entre eux s’y sontancrés de façon durable.

Outre sur Telegram, Fenêtre sur la Russie diffuse désormais du contenu sur sa page VK! Vidéos, publications dédiées à l’apprentissage du russe et plus encore dans notre communauté

Open AI
Open AI

Стушеваться 

Ce verbe est certainement le mot le plus connu inventé par Fiodor Dostoïevski. Il était très fier d’avoir « pu faire entrer un mot tout à fait nouveau dans la langue russe ».

Ce verbe apparaît pour la première fois dans la nouvelle Le Double (Двойник). L’écrivain décrit son personnage principal, Monsieur Goliadkine, comme quelqu’un « qui aimait s’effacer, se fondre dans la foule ».

Fiodor Dostoïevski donne lui-même une définition de ce verbe : « Le mot "стушеваться" signifie disparaître, s’annihiler, se réduire, pour ainsi dire, à néant [...] Comme une ombre glisse sur une bande tracée à l’encre. De noire, elle devient de plus en plus claire pour atteindre le blanc où elle n’est plus ».

En français, s’effacer (s’atténuer, s’affaiblir jusqu’à disparaître) rend assez fidèlement le sens que Fiodor Dostoïevski voulut donner à стушеваться.

Avec le temps, ce verbe prit le sens de se troubler, perdre contenance.

Lire aussi : Cinq raisons pour lesquelles Dostoïevski est si génial

Open AI
Open AI

Лимонничать 

En français, on peut substantiver presque n’importe quel verbe (par exemple, le boire et le manger). En russe, on peut former des verbes sur presque n’importe quel substantif. Fiodor Dostoïevski n’hésita pas à le faire avec les noms de deux agrumes : лимон (citron) et апельсин (orange).

Лимонничать et апельсинничать sont synonymes et signifient faire une cour insistante. Le premier se rencontre plus fréquemment que le second.

Dans sa nouvelle Le Bourg de Stépantchikovo et sa Population (ou Carnet d’un Inconnu), il fait dire à l’antipathique Bakhtchéïev : « Mais quoi ! il enseigne le français aux domestiques ! Je vous demande de quelle utilité la langue française peut être à un paysan ? Et même à nous ? À quoi ça peut-il servir ? À causer (лимонничать) avec les demoiselles pendant la mazurka ? À dire des fadeurs (апельсинничать) aux femmes mariées ? Ce n’est rien qu’une débauche, voilà ! »

Open AI
Open AI

Надрыв

Ce mot qui signifie déchirure n’est pas un néologisme de Fiodor Dostoïevski. Avant que l’écrivain ne s’en empare, ce substantif était utilisé pour décrire un état physique. Par exemple, une rupture de ligaments. Mais, il est entré dans le vocabulaire courant avec le sens, novateur, que lui donna l’écrivain.

Aujourd’hui, on peut dire : говорить с надрывом au sens de parler en étant submergé par ses émotions, de manière presque hystérique.

On trouve le substantif надрыв, l’adjectif надрывный et le verbe надрывать de très nombreuses fois dans Les Frères Karamazov, la plupart pour décrire un attribut ou le comportement d’une femme avec une connotation négative.

Надрыв et les mots de la même famille sont difficiles à traduire. Надрыв décrit un état de surcharge émotionnelle, « un état maladif, une exaltation, une affectation dans l’expression de ses sentiments, ou de ses émotions ou lors de la commission d’un acte », comme on peut le lire dans Le Dictionnaire de la Langue de Dostoïevski. Ce n’est pas un hasard si, dans Les Possédés, Chatov dit à Stavroguine que son mariage avec Lébiadkina s’explique par un нервный надрыв, que l’on serait tenté de traduire par rupture psychique. D’autant plus que Stavroguine demande ensuite à Chatov s’il est psychologue.

Dans cette autre publicationdécouvrez cinq chefs-d'œuvre de Dostoïevski.