La Russie du XIXe siècle à travers le regard du Français Charles de Saint-Julien

Fenêtre sur la Russie (Photo: Guide du voyageur à Saint-Pétersbourg/Fd Bellizard et Co, 1840)
Fenêtre sur la Russie (Photo: Guide du voyageur à Saint-Pétersbourg/Fd Bellizard et Co, 1840)
L’écrivain et journaliste français Charles de Saint-Julien est l’auteur du premier guide de Saint-Pétersbourg, dont se serait servi Honoré de Balzac en personne lors de son voyage en Russie en 1843.

Cet article est une version abrégée de celui de Natalia Tanchina paru en russe dans le magazine Le Monde Russe (Rousski Mir).

Charles de Saint-Julien (1802–1869) séjourna en Russie pendant une trentaine d’années au total. En 1851, il entreprit un long voyage à travers le pays, dont il relata ses impressions dans un ouvrage intitulé Voyage pittoresque en Russie.

Son premier séjour en Russie remonte à la fin de l’année 1826 ou au début la suivante, lorsqu’il entra en tant que secrétaire et bibliothécaire au service du comte Ivan Laval, un émigré français ayant lié son destin à la Russie.

Parallèlement, Saint-Julien faisait du journalisme : il publia la revue Le Furet consacrée à la littérature française ainsi qu’aux critiques des spectacles des troupes françaises et italiennes de Saint-Pétersbourg. C’est ce même Furet qui fut, dès 1831, le premier périodique en Russie à publier un extrait du roman de Victor Hugo Notre-Dame de Paris.

En décembre 1830, Saint-Julien obtint le poste de lecteur en chef de langue française et d’histoire de la littérature française à la faculté de philologie de l’université de Saint-Pétersbourg. Ses cours rencontrèrent un tel succès qu’il commença rapidement à organiser des lectures publiques et, en 1834, il publia un cours abrégé de la littérature française.

Fenêtre sur la Russie (Photo: Guide du voyageur à Saint-Pétersbourg/Fd Bellizard et Co, 1840)
Fenêtre sur la Russie (Photo: Guide du voyageur à Saint-Pétersbourg/Fd Bellizard et Co, 1840)

En 1836, il fut nommé bibliothécaire du musée Roumiantsev fondé par l’empereur Nicolas Ier en 1828. Douze ans plus tard, il publia un livre de lecture pour l’apprentissage du français et son Guide du voyageur à Saint-Pétersbourg, mais d’une façon anonyme.

À l’automne 1846, Saint-Julien quitta ses fonctions à l’université. Cette retraite fut honorifique : le Français fut nommé correspondant de l’Académie impériale des sciences de Saint-Pétersbourg, au rang de conseiller d’État.

À l’été 1847, il rentra en France et, dès le 1er octobre, il publia dans La Revue des Deux Mondes la première de ses grandes études consacrées à la littérature russe. Elle portait sur Pouchkine et le mouvement littéraire en Russie des quatre décennies précédentes. Cet ouvrage fut accueilli en Russie de manière critique.

«Voyage pittoresque en Russie»

L’on ignore pour quelle raison Saint-Julien retourna en Russie au printemps 1851. Il visita Moscou, Nijni Novgorod et Kazan, puis descendit la Volga jusqu’à Astrakhan. De là, il se rendit dans le Caucase, où il séjourna à Piatigorsk, Kislovodsk et Tiflis (aujourd’hui Tbilissi, en Gérorgie, ndlr). Avant de remonter à Saint-Pétersbourg, il passa par Taman, Kertch, Chersonèse et Théodosie, avant de rejoindre Odessa, puis de traverser les steppes ukrainiennes jusqu’à Kiev. En 1853, à la veille de la guerre de Crimée, le Français publia un ouvrage particulièrement captivant sur son voyage, intitulé « Voyage pittoresque en Russie ».

Domaine public Crimée. Voyage pittoresque en Russie par Charles de Saint-Julien. New York Public Library/Berlin-Leprieur et Morizot, 1853
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De l’avis du chercheur français Michel Cadot, Saint-Julien serait retourné en Russie afin d’y chercher le succès qu’il n’avait pas réussi à trouver dans son pays natal. D’où son attitude bienveillante à l’égard du pays des tsars.

Dans la préface de son ouvrage, rédigée en mai 1853 à Saint-Pétersbourg, Saint-Julien exposait ses motivations. Il soulignait qu’il nourrissait depuis longtemps le projet d’écrire un ouvrage sur la Russie, dont l’intérêt était suscité par la croissance de son influence politique en Europe. Cependant, selon l’auteur, « à part un petit nombre d’ouvrages, quelques rares études publiées dans la Revue des deux Mondes et ailleurs, il ne paraît sur ce pays que des livres remplis d’erreurs, ou des pamphlets ».

Domaine public Kamchatka. Voyage pittoresque en Russie par Charles de Saint-Julien. New York Public Library/Berlin-Leprieur et Morizot, 1853
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La Russie, selon lui, demeurait une terra incognita pour l’Europe, éloignée à la fois par la distance, la méconnaissance de la langue et l’absence d’études sérieuses. Comme le notait l’auteur, un voyage en Russie ne pouvait être véritablement fécond qu’après une longue immersion dans son histoire, sa langue et ses coutumes. On ne pouvait comprendre ce pays qu’en n’ayant visité en été que Saint-Pétersbourg et Moscou.

Saint-Julien soulignait l’étonnante mosaïque de la Russie, qui se manifestait tant dans la diversité de ses zones naturelles et climatiques que dans la complexité et le dynamisme de son histoire.

Domaine public Kazan. Voyage pittoresque en Russie par Charles de Saint-Julien. New York Public Library/Berlin-Leprieur et Morizot, 1853
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« Un pays qui touche du front aux glaces du pôle, et va tremper ses pieds dans les eaux de la Propontide [ancien nom de la mer de Marmara] et le Pont-Euxin [mer Noire], fier de compter parmi ses provinces la mythologique Chersonèse, écrivait Saint-Julien. […] qui coudoie, d’un côté, l’Occident civilisé, tandis qu’il s’appuie, de l’autre, aux terres désertes de l’Asie ; qui renferme dans ses limites, où se perdrait l’Europe, toutes les latitudes, tous les climats, tous les sites, toutes les plantes, tous les fruits de l’Europe ; dont l’histoire a son berceau au siècle même de Charlemagne, qu’il ne connut pas, mais dont il réalise aujourd’hui le gigantesque empire ; qui a subi l’invasion des hordes de Gengis-Khan, et a mis trois siècles 1 de patience et de combats à reconquérir son indépendance ; qui eut des guerres cruelles et fanatiques ».

Le savant français en concluait donc que la Russie était un pays qui présente, mêlées dans une harmonie pittoresque, les réalités les plus diverses.

Domaine public Astrakhan. Voyage pittoresque en Russie par Charles de Saint-Julien. New York Public Library/Berlin-Leprieur et Morizot, 1853
Domaine public

De son propre aveu, Saint-Julien ne prétendait pas livrer une étude de la Russie en « savant qui ne doit négliger aucun détail », mais la parcourir « en artiste voyageur, un peu philosophe, un peu poète, qui ne descend un instant aux détails que pour leur demander l’expression de l’ensemble ».

« Si, malgré ma volonté, au lieu d’un tableau je ne suis parvenu qu’à faire une esquisse, je m’en consolerai si, comme je l’espère, l’esquisse ne manque de fidélité », écrivait-il.

Saint-Julien constatait dans son œuvre l’immense progrès accompli par la Russie, en insistant sur le fait que des transformations sensibles avaient touché toutes les couches de la société. Il écrivait : « après une absence de plusieurs années, j’y suis revenu passer peut-être encore quelques années, et j’ai pu m’assurer qu’en même temps que les formes de notre civilisation, descendues des hautes classes, vont s’étendant aux couches inférieures de la hiérarchie sociale ». Par « notre civilisation », il entendait bien évidemment la civilisation française.  

Une européanisation au caractère national marqué

Selon Saint-Julien, la Russie suivait la voie de l’européanisation tout en conservant son identité nationale et sa singularité. Il était convaincu que le caractère slave était demeuré fondamentalement inchangé, et qu’en lui subsistaient l’esprit de la vieille Russie, de l’époque des boyards, ainsi que l’héritage de la Horde d’Or. « Ce peuple n’a pas cessé d’être celui que les Tatars subjuguèrent et qui finit par soumettre à son tour les Tatars. De là, pusillanimité et orgueil, faiblesse et fierté ; comme si le souvenir des jours de l’oppression venait alterner avec le souvenir du triomphe. Il est vrai, le triomphe naquit du sentiment de la force nationale, sentiment qui, dans le long cours de son histoire, il faut en convenir hautement, n’a jamais fait défaut au peuple russe ».

De nombreux auteurs étrangers estimaient que la domination mongole avait « asiatisé » les Russes et imposé des structures tatares, freinant ainsi leur développement spirituel. Saint-Julien, au contraire, y voyait la continuité des traditions nationales et la mémoire des grandes victoires, sources de fierté nationale.

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Il éprouvait pour les Russes une certaine sympathie. Voici, par exemple, comment il décrivait les personnes qu’il rencontra sur la route reliant Novgorod-le-Grand à Moscou : « Les hommes sont grands, forts, bien découplés. C’était un dimanche, et il y avait plaisir à les voir groupés devant les maisons de poste, tous propres, vêtus de légères chemises bleues ou rouges. […] Les enfants sont frais et blonds ». En revanche, les paysannes russes le moins impressionnèrent. Selon lui, elles n’avaient du charme que pendant leur jeunesse : « Mais dès qu’elles cessent d’être jeunes filles, il semble que leur sexe les abandonne, et vieilles femmes elles en ont complétement perdu le caractère. […] Sur toute la ligne qui sépare Saint-Pétersbourg de Moscou, les hommes sont d’une nature singulièrement plus riche et plus généreuse que celle des femmes ». Toutefois, à Torjok, les femmes lui parurent « belles et coquettes ».

Domaine public Voyage pittoresque en Russie par Charles de Saint-Julien. New York Public Library/Berlin-Leprieur et Morizot, 1853
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Quelles qualités du peuple russe le Français mettait-il en avant ? Pour lui, comme pour nombre de ses compatriotes, la notion de « peuple » rimait pratiquement avec « moujik ». « Ces hommes d’une sobriété exemplaire, pleins de résignation et de patience, sont aussi doués d’une rare énergie, et, quand il le faut, d’un courage à toute épreuve ; ils ont aussi le sentiment de la générosité, qu’ils poussent jusqu’à l’héroïsme le plus téméraire », écrivait le voyageur français.  

Que cache réellement le concept d’« âme russe »? Trouvez la réponse dans cette autre publication.