Pourquoi les paysans russes chantaient-ils des berceuses sur la mort à leurs enfants?
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Les berceuses macabres (смертные колыбельные / smertnyié kalybielnyié), que les paysans russes chantèrent à leurs enfants jusqu’au début du XXe siècle, intriguèrent longtemps les spécialistes du folklore russe. Pourquoi une mère souhaiterait-elle à son enfant de mourir ? Pourquoi les paysannes berçaient-elles les leurs en leur chantant par exemple ceci :
Бай-бай да люли!
Хоть сегодня умри.
Завтра мороз, снесут на погост.
Мы поплачем-повоем, в могилу зароем.
Je te berce pour que tu trouves le sommeil !
Que la mort te prenne aujourd’hui, si elle le veut.
Demain, il fera froid. On te conduira au cimetière.
Nous pleurerons, nous gémirons, nous t’enfouirons dans la terre.
Ou bien encore :
Седни Ванюшка помрет,
Завтра похороны,
Будем Ваню хоронить,
В большой колокол звонить.
Vanioucha mourra aujourd’hui,
Les funérailles auront lieu demain,
Nous inhumerons Vania
Et nous sonnerons le glas.
Les premiers folkloristes qui se sont intéressés à ces berceuses y virent un reflet de la dureté de la vie paysanne : travail éreintant, faim, maladie et, comme conséquence, mortalité infantile élevée. Ils pensèrent que les paysans, fatigués de la vie, ne tenaient pas à leurs enfants, ne savaient pas les aimer et les comprendre et qu’ils pouvaient alors facilement souhaiter leur mort lorsqu’ils se mettaient à crier.
Plus tard, une autre hypothèse s’imposa pour expliquer les paroles de ces berceuses : elles seraient des conjurations du mauvais sort, elles serviraient à protéger les enfants des forces maléfiques venues de l’au-delà.
Selon les croyances populaires, les enfants étaient des êtres qui n’appartenaient pas complètement au monde des humains. C’est pourquoi ils étaient plus vulnérables aux attaques des forces de l’au-delà que les adultes. Quand les enfants pleurent et ne parviennent pas à s’endormir, c’est que des forces du mal sont à l’œuvre.
Les berceuses macabres seraient donc antiphrastiques. Les mères chantaient des chansons sur la mort et l’enterrement de leurs enfants pour leurrer les puissances maléfiques. Une fois les enfants morts, celles-ci n’ont plus personne à effrayer et à tourmenter. Quand bien même elles se sont approchées des enfants, elles reculent et les laissent en paix.
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