Comment une «erreur» de Piotr Tchaïkovski engendra-t-elle un grand opéra?
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Durant la seconde moitié des années 1870, Piotr Ilitch Tchaïkovski cherchait désespérément le sujet d’un nouvel opéra. L’idée de mettre en musique le roman en vers Eugène Onéguine d’Alexandre Pouchkine lui vint par hasard. Ainsi que le racontait le compositeur lui-même, elle lui avait été suggérée en mai 1877 par la cantatrice Elizaveta Lavrovskaïa.
« Cette idée m’avait semblé étrange […] Ensuite, j’ai déjeuné seul dans un cabaret et je me suis souvenu d’Onéguine. Je me suis perdu dans mes pensées. Ensuite, j’ai commencé à trouver l’idée de Lavrovskaïa de l’ordre du possible. Puis, mes pensées m’ont entraîné ailleurs. À la fin du repas, ma décision a été prise, écrivit Piotr Tchaïkovski à son frère Modeste. Je me suis ensuite empressé de me procurer une édition de l’œuvre d’Alexandre Pouchkine. J’en ai trouvé une non sans difficultés, je suis rentré chez moi, j’ai relu Eugène Onéguine avec bonheur et j’ai passé une nuit sans sommeil à la fin de laquelle le plan du livret de ce charmant opéra sur le texte de Pouchkine était prêt ».
Alors que Piotr Tchaïkovski travaillait encore à la composition de son nouvel opéra, peu croyait en son succès. Presque tous ses proches et amis considéraient qu’il avait fait une erreur en choisissant d’adapter Eugène Onéguine : sujet « contemporain », aucune scène spectaculaire, aucun revirement inattendu, mort d’un des personnages principaux au milieu de l’œuvre et pas à la fin... Piotr Tchaïkovski était bien conscient des difficultés de la tâche et pensait que son opéra était « voué à l’échec et à ne pas attirer l’attention du public. Son sujet est très naïf, il n’y a aucun effets scéniques, la musique est sans panache et effets ronflonts [...]. J’ai composé Onéguine sans chercher à m’éloigner de son sujet. Finalement, Onéguine au théâtre est inintéressant ».
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Le compositeur s’était à peine trompé : son opéra fut donné pour la première fois sur la scène du théâtre Maly dans une atmosphère qui rappelait plutôt celle des concerts de musique de chambre. Il fut interprété par les élèves du Conservatoire de Moscou. En dépit de l’accueil réservé du public, Piotr Tchaïkovski resta content du spectacle et ce fut pour cette raison que sa « partition lui procura une satisfaction intérieure ».
Il continua cependant à considérer qu’Eugène Onéguine n’était pas fait pour être monté sur de grandes scènes. De ce fait, il n’espérait pas le voir donner dans les théâtres impériaux de la capitale. À Moscou, il fut décidé de le mettre en scène au théâtre Bolchoï.
« Hier soir, nous [...] avons assisté à Onéguine. Le théâtre était plein. Le matin même, j’avais vu une affiche à la caisse du théâtre "plus de place à la vente" et en avais acheté une à un revendeur pour cinq roubles. Les spectateurs assis à l’orchestre étaient réservés. En revanche, des balcons et de plus haut encore on entendait littéralement une plainte. [...] Si je ne connaissais pas l’avarice de ton éditeur, j’aurais pensé qu’il avait engagé des claqueurs. Mais, quand on est payé, on n’y met pas autant de cœur [...] », écrivait à Piotr Tchaïkovski un mois après la première au théâtre Bolchoï l’éditeur musical Piotr Jurgenson.
La critique fut mitigée. Certains trouvèrent que l’opéra traînait en longueur, qu’il n’y avait pas de passages marquants, que la musique était monotone et ennuyeuse. Ils allèrent jusqu’à reprocher à Piotr Tchaïkovski de ne pas avoir ... l’oreille musicale ! D’autres, au contraire, soulignèrent la présence de « tableaux musicaux dramatiques » agréables et les comparèrent à de « fines aquarelles de maîtres ».
Piotr Tchaïkovski écrivit à son élève Sergueï Tanéïev : « Quant à la musique, je vous dirai que si j’en ai jamais composé une avec une passion sincère, avec amour pour le sujet et les personnages, c’est bien celle d’Onéguine. En l’écrivant, je fondais et frémissais d’un plaisir inexprimé. Si les auditeurs ressentent ne serait-ce qu’une infime partie de ce que j’ai éprouvé en composant cet opéra, je serais très heureux et n’aurais besoin de rien de plus ».
Après avoir été monté au théâtre Bolchoï, Eugène Onéguine fut donné dans les plus grands théâtres de Russie. Du vivant de son auteur, il fut présenté à Prague et Hambourg. De nos jours, il l’est régulièrement dans le monde entier.
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