Comment fut créé en URSS le théâtre tzigane Romen de Moscou?

Sergueï Bobylev / TASS
Sergueï Bobylev / TASS
Au même titre que les artistes de ballet, les «tsiganes russes» sont les ambassadeurs culturels de la Russie dans le monde.

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L’immeuble qui abrite le théâtre tzigane Romen de Moscou ne fut pas choisi par hasard. Avant la Révolution d’Octobre, c’était là que se trouvait le restaurant Yar. Cet établissement ne devait pas seulement sa célébrité à ses mets raffinés, à ses habitués et aux banquets tapageurs qui y étaient organisés, mais aussi à ses chœurs tziganes. Le Yar était la principale scène de Russie sur laquelle se produisaient des artistes tziganes. Parmi eux, la célèbre chorale d’Ilia Sokolov et les vedettes Olympiada Fiodorova (la contralto « Picha la Tzigane » connue dans tout le pays) et Varvara Panina.

Restaurants et cabaret

Anatoli Garanine / Sputnik
Anatoli Garanine / Sputnik

Les chœurs tziganes devinrent populaires en Russie au tournant du XIXe siècle. Mais, au milieu de ce même siècle, le monopole de l’organisation de spectacles fut réservé aux théâtres impériaux. Les tziganes ne purent alors se produire que dans les restaurants et les cabarets. Ce monopole fut supprimé en 1882, mais la tradition était déjà fermement établie : on n’allait pas écouter les tziganes au théâtre.

Après la Révolution d’Octobre, les bolcheviks eurent une attitude ambivalente à l’égard des Tziganes. D’un côté, les chorales tziganes furent interdites dans les années 1920 et disparurent les unes après les autres. De l’autre, les autorités décrétèrent comme l’une de leurs priorités la préservation de la culture des peuples composant la population soviétique, dont les moins représentés. Les Tziganes étaient de ceux-là. Le pouvoir chercha à les sédentariser : il ouvrit des jardins d’enfants et des écoles où l’enseignement était dispensé en langue tzigane. Un abécédaire et une grammaire de cette langue, des journaux et des livres en tzigane furent publiés.

À Moscou, en janvier 1931, grâce à l’appui du commissaire du Peuple à l’Éducation Anatoli Lounatcharski ouvrit le studio théâtral Indo-Romen.

À la fin de la même année, son nom fut écourté en Romen, mot qui signifie « tzigane ». Ses fondateurs furent le chef d’orchestre Ivan Lébédiev, qui prit plus tard le pseudonyme de Rom-Lébédiev, son frère Guéorgui et le metteur en scène Moïseï Goldblat, qui en fut le premier directeur artistique. Le drame musical La Vie sur les Routes fut le premier spectacle monté au théâtre Romen.

À l’origine, la troupe ne comptait qu’une vingtaine de personnes qui apprenaient à lire et écrire, à maîtriser le chant et le jeu d’acteur. Les spectacles inspirés du folklore tzigane étaient donnés dans cette langue. La vedette du théâtre de cette époque était Lialia la Noire (de son vrai nom Nadejda Kissiliova), une beauté à la voix envoûtante. Elle était la fille d’un noble et d’une chanteuse tzigane, l’incarnation du romantisme tzigane.

Théâtre d’Art de Moscou et club de football Spartak

Auteur inconnu/MAMM/MDF
Auteur inconnu/MAMM/MDF

En 1937, Mikhaïl Ianchine, artiste de grand talent et accessoirement mari de Lialia la Noire, prit la tête du théâtre Romen. Il y promut les enseignements de l’école psychologique de Konstantin Stanislavski et élargit considérablement le répertoire. Furent alors donnés des spectacles d’après les œuvres d’Alexandre Pouchkine, Léon Tolstoï, Nikolaï Leskov et Maxime Gorki.

Cette collaboration entre des artistes venus de mondes différents fut fructueuse pour tous. Les meilleurs acteurs des théâtres moscovites et ceux du théâtre Romen se retrouvaient chez Mikhaïl Ianchine et Lialia la Noire, chantaient, dansaient ensemble. Tout en gardant son identité tzigane, la troupe du théâtre Romen améliora son niveau et devint incroyablement populaire à Moscou. Progressivement, les spectacles furent donnés en russe, ce qui permit d’attirer de nouveaux spectateurs.

Une autre particularité du théâtre Romen est sa proximité avec le sport : Olga Kononova, l’un des artistes de la première troupe, épousa le fondateur du club de football Spartak, Andreï Starostine. Depuis, les joueurs du club sont les amis et de fidèles spectateurs de Romen.

Durant la Grande Guerre patriotique, le théâtre Romen ne fut pas évacué à l’arrière. Sa troupe donna des concerts sur le front et dans des hôpitaux.

L’ère Slitchenko

Iakov Berliner / Sputnik
Iakov Berliner / Sputnik

Le nom de Nikolaï Slitchenko reste associé au chapitre le plus long et le plus remarquable de l’histoire du théâtre Romen. Il perdit son père durant la Grande Guerre patriotique. Ayant appris l’existence d’un théâtre tzigane à Moscou, le jeune homme de seize ans quitta son kolkhoze dans la région de Voronèje et monta à la capitale. Ses talents de chanteur et d’acteur dramatique n’échappèrent pas à la direction du théâtre qui le recruta en 1951 dans la troupe auxiliaire. Dans les années 1970, il était connu dans toute l’URSS. Aucun concert télévisé du Nouvel an ne se déroulait sans lui. En 1977, après avoir obtenu un diplôme de mise en scène, il fut nommé à la direction du théâtre. Il resta à ce poste quarante-cinq ans durant lesquels Romen conquit une reconnaissance internationale.

Nikolaï Slitchenko créa les spectacles qui restent les cartes de visite du théâtre : Le Cadavre Vivant, le lyrique Grouchenka et le grandiose Nous, les Tziganes (1976). Il s’agit d’une épopée musicale, toujours à l’affiche aujourd’hui, qui raconte l’histoire des Tziganes de leur vie en Inde à leur installation sur le territoire actuel de la Russie.

Nikolaï Slitchenko fit connaître son théâtre bien au-delà des frontières de l’URSS. Le succès de Romen à l’étranger fut éclatant. On commença même à raconter comment des spectateurs enthousiastes demandaient la main des actrices. En 2005, Nikolaï Slitchenko ouvrit un studio tzigane rattaché à l’Institut de Théâtre Chtchoukine à Moscou destiné à former des artistes.

Romen aujourd’hui

Rybakov / Sputnik
Rybakov / Sputnik

Depuis la mort de Nikolaï Slitchenko en 2021, le théâtre Romen est dirigé par Nikolaï Serguïenko. Les traditions y sont maintenues : sur scène, il n’est pas uniquement question de déclamer ses sentiments, il faut les chanter, les danser, les partager avec le public.

Aujourd’hui, le répertoire de Romen se compose de spectacles inspirés du textes classiques (Carmen, Le Pèlerin Enchanté), d’œuvres de dramaturges tziganes et de féeries musicales. Nous, les Tziganes tient toujours le haut de l’affiche. La troupe accueille maintenant des artistes non tziganes qui sont parfois trahis par d’infimes détails : par exemple, le tomber d’une jupe sur le sol ou le tintement d’un collier.

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