GW2RU
GW2RU

Pourquoi Léon Tolstoï et Fiodor Dostoïevski ne se rencontrèrent-ils jamais?

Fenêtre sur la Russie (Photo : Galerie Tretiakov)
Les personnalités de ces deux génies de la littérature russe continuent d’intriguer les spécialistes de leurs œuvres. Tout comme ce qu’ils pensaient l’un de l’autre.

Outre sur Telegram, Fenêtre sur la Russie diffuse désormais du contenu sur sa page VK! Vidéos, publications dédiées à l’apprentissage du russe et plus encore dans notre communauté

« Comme je voudrais savoir formuler tout ce que je ressens à l’égard de Dostoïevski. [...] Je n’ai jamais rencontré cet homme et n’ai jamais été en relation directe avec lui. Et alors qu’il est maintenant mort, je comprends soudain qu’il était la personne qui m’était la plus nécessaire, la plus chère, la plus proche », écrivit Léon Tolstoï à son ami, le philosophe Nikolaï Strakhov, dans les jours qui suivirent la mort de l’auteur des Frères Karamazov.

Fiodor Dostoïevski
Sputnik

Léon Tolstoï (1828-1910) et Fiodor Dostoïevski (1821-1881) ne se rencontrèrent jamais. C’est là une des plus grandes énigmes de la littérature russe. Pourquoi ces deux écrivains n’entretinrent-ils aucune relation, pas même épistolaire ?

Parcours de vie différents

Léon Tolstoï vécut presque toute sa vie dans sa propriété familiale de Iasnaïa Poliana, près de Toula. Il venait rarement à Moscou, où il acheta une maison pour passer l’hiver en 1882. Ceux qui souhaitaient le rencontrer se déplaçaient jusqu’à Iasnaïa Poliana. Ce que firent, entre autres, Ivan Tourgueniev, Nikolaï Leskov, Anton Tchékhov et Maxime Gorki.

Fiodor Dostoïevski naquit à Moscou et y passa son enfance. À l’exception des neuf années qu’il fut contraint de passer en Sibérie (quatre au bagne puis cinq en relégation), il vécut le reste de sa vie à Saint-Pétersbourg, où Léon Tolstoï ne se rendait qu’épisodiquement.

À la différence de beaucoup, Fiodor Dostoïevski refusa d’aller rendre visite à Léon Tolstoï à Iasnaïa Poliana, bien qu’il y ait été encouragé par des connaissances communes : « Iouriev a tenté de me convaincre d’aller le [Léon Tolstoï – ndlr] voir à Iasnaïa Poliana. [...] Je n’irai pas, même si cela aurait certainement été très intéressant », nota-t-il dans son journal.

Les deux romanciers auraient pu se croiser à Moscou en 1880, à l’occasion de l’inauguration d’un monument à Alexandre Pouchkine. Fiodor Dostoïevski prononça le « discours de Pouchkine » resté célèbre dans l’histoire de la littérature russe. Mais Léon Tolstoï avait refusé l’invitation insistante d’Ivan Tourguéniev à participer à cet événement.

Lire aussi : Pourquoi le grand écrivain russe Tolstoï était-il jaloux du grand écrivain russe Maxime Gorki?

Profondes dissensions religieuses

L’absence de Léon Tolstoï à l’inauguration du monument à Alexandre Pouchkine fut l’objet de nombreuses rumeurs et même de mythes. L’un d’eux fut que l’auteur de Guerre et Paix ne participa pas à cet événement parce qu’il savait que Fiodor Dostoïevski serait présent.

Léon Tolstoï dans le cabinet de sa résidence moscovite
P. Preobrajenski/Musée d'État L.N. Tolstoï

On raconta aussi que Léon Tolstoï n’était pas en état de rencontrer son aîné. À cette époque, il traversait une profonde crise spirituelle et avait commencé à écrire les textes religieux qui lui vaudraient plus tard d’être excommunié.

Fiodor Dostoïevski, lui, ne s’écarta pas des enseignements du christianisme. L’idée que le salut ne peut être obtenu que par une foi sincère et le renoncement au mal traverse toute son œuvre.

L’auteur des Frères Karamazov lisait les traités religieux de Léon Tolstoï et était indigné par leur contenu. Tout comme l’étaient d’autres écrivains qui pensaient qu’il « était devenu fou », ce dont Fiodor Dostoïevski se fit l’écho dans son journal.

Un jour, à Saint-Pétersbourg, il rencontra une des tantes de Léon Tolstoï et lui demanda de lui expliquer l’essence de sa pensée religieuse. Elle lui donna à lire plusieurs lettres de son neveu. Plus tard, elle écrivit qu’après les avoir lues, Fiodor Dostoïevski « se prit la tête dans les mains et, d’une voix désespérée, répéta : "il se fourvoie, il se fourvoie !" ».

Il n’eut pas l’occasion de le dire lui-même à Léon Tolstoï. Il mourut quelques semaines après cet épisode.

Occasion manquée

On sait avec certitude que les deux romanciers auraient pu se rencontrer. En 1878, ils assistèrent tous les deux à une leçon donnée par le philosophe Vladimir Soloviev. Mais, aucun d’eux ne savait que l’autre se trouvait dans la même salle que lui.

Le philosophe Nikolaï Strakhov, qui connaissait les deux écrivains, était également présent. D’où la folle rumeur qui courut ensuite sur lui : il n’aurait scienciemment pas conduit l’un vers l’autre, voulant rester le seul intermédiaire entre eux.

Après la mort de Fiodor Dostoïevski, sa veuve Anna Grigorievna rencontra Léon Tolstoï. Ce fut par elle qu’il apprit qu’ils s’étaient manqués en 1878. Il lui avoua regretter ne pas avoir eu la possibilité de rencontrer son aîné.

Dans cette autre publication, découvrez les dix plus grands écrivains russes contemporains.