OSA: ces architectes ont façonné le paysage urbain de l’URSS

Fenêtre sur la Russie (Photo : Musée d'architecture Chtchoussev)
Fenêtre sur la Russie (Photo : Musée d'architecture Chtchoussev)
Villes-jardins, villes-communes, quartiers d’habitation et usines... Dans les années 1920, les membres de la Société des architectes contemporains conçurent des bâtiments fonctionnels dans le style contructiviste pour le confort des citoyens soviétiques.

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L’un des premiers à avoir pensé les villes du futur fut le poète Velemir Khlebnikov. Dans son essai, Nous et les maisons (Мы и дома), il décrivit une steklo-khata, un logement compact en verre bombé. On pourrait s’y reposer, les déplacer pour voyager, les regrouper en maisons-hôtels ou en quartiers. On l’aura compris : ces logements seraient modulaires et mobiles. Leurs occupants deviendraient des gens du monde.

Le poète futuriste imagina aussi des projets architecturaux qui semblaient alors (et semblent encore) de l’ordre du fantastique : des maisons-peupliers, des maisons-cheminées, des maisons-pipes, des maisons-toiles, des maisons-livres. Une cinquantaine d’années plus tard, sur l’avenue Kalinine (aujourd’hui, Nouvel Arbat), on construira quatre immeubles qui feront penser à des livres ouverts. 

Non pas un style, mais une méthode

Fenêtre sur la Russie (Photo : Musée d'architecture Chtchoussev) Projet de logement d’une pièce. Axonométrie, 1929–1930 / Projet de concours pour le Palais des Soviets à Moscou. Troisième étape (premier concours à huis clos). Vue en perspective d’une partie du bâtiment avec le Jardin d’hiver, 1932
Fenêtre sur la Russie (Photo : Musée d'architecture Chtchoussev)

Les membres de la Société des architectes contemporains (Общество современных архитекторов, en abrégé : OCA) étaient des figures connues du mouvement constructiviste : Alexandre et Victor Vesnine, Moïsseï Ginzbourg, Alexandre Rodtchenko et Varvara Stepanova, Lazar Khidekel, Ivan Leonidov et d’autres encore. Ce ne fut pas un style qu’ils développèrent progressivement mais, comme ils préféraient le dire, une nouvelle méthode de formation de l’espace urbain : en verre, en béton, en métal.

Musée d'architecture Chtchoussev Palais de la culture du district prolétarien (usine automobile Joseph Staline, usine automobile Ivan Likhatchev) à Moscou
Musée d'architecture Chtchoussev

Formes simples, mise en valeur de l’espace, conformité des plans aux fonctions assignées aux immeubles, les constructivistes conçurent essentiellement de nouveaux types de bâtiments. L’un des premiers projets du mouvement fut le Palais du Travail que les frères Vesnine proposèrent en 1922-1923. Il était prévu qu’il accueille une Maison des Soviets, une maison de la culture, un musée et un palais des congrès. Les architectes proposèrent d’utiliser un matériau relativement nouveau : le béton armé. Ils renoncèrent au système de cours intérieures et firent le choix d’une tour de 19 étages et d’une immense salle polyvalente qui devait accueillir plus de dix mille personnes. Le Palais du Travail ne fut finalement pas construit.

Les membres de la Société des architectes contemporains ne s’interdisaient pas d’imaginer des bâtiments qui ne reposaient pas entièrement sur le sol. Leurs lignes étaient courbes et changeantes. Ainsi, en 1928, Ivan Leonidov conçut le projet d’un club ouvrier avec des terrains sportifs, qui nous fait penser, une siècle plus tard, à une station spatiale. Il devait servir d’espace culturel où les visiteurs auraient suivi différentes activités. Son espace intérieur aurait pu se transformer en salles de cinéma et en planétarium.

Musée d'architecture Chtchoussev Projet de club d’un nouveau type social. « Schéma d’organisation spatiale culturelle », 1928
Musée d'architecture Chtchoussev

L’année précédente, en 1927, ce même Ivan Léonidov avait fait sensation en rendant son diplôme de fin d’études : il avait conçu le projet de l’Institut des sciences des bibliothèques Lénine sur le mont du même nom (aujourd’hui, mont des Moineaux). Une élégante tour – les réserves – s’élève à côté d’une salle sphérique d’une capacité de quatre mille places. Parce qu’elle ne repose que sur un seul support, on dirait qu’elle flotte au-dessus du sol. Les idées visionnaires d’Ivan Léonidov exercèrent une forte influence sur de nombreux autres architectes. Le Corbusier aurait dit de lui qu’il avait l’oreille absolue dans sa discipline. Oscar Niemeyer s’inspira de ses travaux pour concevoir Brazilia.

Concepteurs de bâtiments types

Musée d'architecture Chtchoussev Maison Guiette à Anvers (1926-1927). Maquette, 1994
Musée d'architecture Chtchoussev

Les membres de la Société des architectes contemporains voulurent créer des bâtiments types qui auraient pu être construits à l’identique dans toute l’Union soviétique. Ce furent des immeubles tout à fait nouveaux dans lesquels on trouvait des logements, des espaces pour la vie commune et pour le développement culturel : des unités combinées pour la vie ou des « quartiers de vie » appelés à former des villes entières. Ces immeubles n’étaient pas habités par cent ou deux cents personnes, mais par des milliers. Plus tard, ils se transformèrent en quartiers, si longtemps caractéristiques de l’architecture soviétique.

Construire la ville du futur

En 1928-1929, l’architecte Nikolaï Kouzmine conçut le projet d’une commune pour les mineurs d’Anjero-Soudjensk, ville de la région de Kemerovo. Leur nombre croissait rapidement et ils n’avaient nulle part où vivre. Chacun mineur devait se contenter de trois mètres carrés. Beaucoup buvaient et les troubles à l’ordre public étaient fréquents.

Avant de se mettre à l’œuvre, Nikolaï Kouzmine étudia longuement la vie des habitants de cette ville. Il finit par imaginer un nouvel ordre social dans lequel l’État se soucierait des enfants, des adultes, de leur santé et de leurs loisirs. Dans le quartier-commune qu’il conçut pour cinq mille personnes, il y avait tout ce dont un homme a besoin au cours de sa vie : maternité, crèche, jardin d’enfants, écoles. Les habitants y étaient répartis par classes d’âge : il y avait des immeubles pour les célibataires, d’autres pour les couples mariés, d’autres encore pour les retraités. Rien ne devait distraire les habitants en âge de travailler de le faire. Il n’y avait aucune propriété privée, tout appartenait à la communauté. Lorsque son statut changeait, on déménageait dans l’unité adaptée à sa nouvelle situation.

Archives de K.N. Kouzmina Projet de fin d’études pour un logement collectif destiné aux mineurs d’Anjero-Soudjensk. Emploi du temps. N. Kouzmine, 1928
Archives de K.N. Kouzmina

Nikolaï Kouzmine établit un emploi du temps minuté pour les habitants de son quartier-commune. À 6 heures 15 précises, les agents d’entretien devaient commencer le ménage dans les logements. De 6 heures 28 à 6 heures 43, le petit déjeuner était servi à la cantine (il n’y avait pas de cuisine dans les logements), etc. Il réfléchit également à l’organisation du travail et proposa aux mineurs de former des équipes qui se relayeraient. 

Moïsseï Ginzbourg, l’architecte de la Maison du Commissariat du peuple aux finances à Moscou, qualifia la maison-commune de Nikolaï Kouzmine de « chaîne de travail idéale ». Le projet de l’architecte sibérien fut approuvé par la Société des architectes contemporains. Mais, quelques années plus tard, il fut critiqué pour ses propositions sociales jugées superflues. 

Dans cette autre publication, découvrez sept pères fondateurs de l’architecture soviétique.