Brève histoire des alphabets des langues des peuples de l’URSS 

Chliakhov / Sputnik
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Alphabétisation de toute la population, volonté de mener la révolution mondiale, économie de papier... quelles autres réalités influencèrent le choix des alphabets pour les langues de nombreux peuples de l’URSS?

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Le 21 février est fêtée la journée internationale de la langue maternelle. Tout au long de son histoire, la Russie est restée un pays multi-ethnique. Comment les linguistes aidèrent-ils certains des peuples vivant dans les frontières de l’URSS à choisir un alphabet pour écrire leurs langues ? Fenêtre sur la Russie a posé cette question à Pavel Dronov, chargé de recherche à l’Institut de Linguistique de l’Académie des siences de Russie.

URSS et alphabet latin

Boris Kudoïarov/MAMM/MDF/russiainphoto.ru / undefined
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Immédiatement après la Révolution d’Octobre, les bolcheviks se fixèrent comme un de leurs objectifs la lutte contre l’analphabétisme. La politique volontariste qu’ils mirent en place reste connue comme ликвидация безграмотности (abrégée sous la forme ликбез), littéralement la liquidation de l’analphabétisme. Dans la Russie tsariste, l’éducation était un privilège qui permettait notamment de s’élever au-dessus de ceux qui n’en avaient pas bénéficié. La diffusion de l’enseignement à l’ensemble de la population présupposait de simplifier l’écriture pour qu’elle soit maîtrisée par le plus grand nombre. Ainsi, la réforme orthographique de 1918 supprima les lettres qui ne se prononçaient pas et qui reflétaient uniquement l’évolution de la langue.

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Au milieu des années 1920, les linguistes soutinrent la nécessité de mettre au point un alphabet unique inspiré de l’alphabet latin pour écrire toutes les langues turciques. En 1930, la décision fut prise d’adapter l’alphabet latin pour écrire un grand nombre de langues de familles différentes. En particulier, les langues orales des peuples du Grand Nord comme l’evenki, l’évène, l’oudihé, le tchouktche et l’itelmène. En tout, ce furent plus de 50 peuples dont les langues s’enrichirent d’une forme écrite. L’alphabet latin fut appelé « l’alphabet de la Révolution ». L’URSS se voyait encore comme l’avant-poste de la révolution mondiale et l’alphabet latin était considéré comme un alphabet qui n’appartenait à personne en particulier.

Sputnik École dans un village ouzbek
Sputnik

L’alphabet unique pour les langues turciques porte le nom de ianalif (du tatar : яңа әлифба / nouvel alphabet)

À coups de formules mathématiques, le linguiste Nikolaï Iakovlev prouva qu’un texte écrit en caractères latins prend moins de place que lorsqu’il est écrit en caractères cyrilliques. Ce qui permet d’économiser du papier.

Max Penson/MAMM/MDF/russiainphoto.ru École Karl Marx
Max Penson/MAMM/MDF/russiainphoto.ru

D’où l’idée d’écrire également le russe en caractères latins. Ilia Ilf et Evguéni Pétrov la mentionnent dans leur roman Le Veau d’Or. Au-delà des questions économiques, la logique était la suivante : les peuples de l’Occident utilisent l’alphabet latin. Les peuples de l’Orient (soviétique) l’utiliseront bientôt. Comment le russe demeurerait-il une langue écrite en cyrillique prise dans les tenailles de l’alphabet latin ?

Ce projet se heurta à un problème de taille. Lorsqu’il y a beaucoup d’analphabètes, le passage d’un alphabet à un autre peut se faire relativement facilement. Mais, lorsqu’ils sont peu nombreux, il faut réapprendre aux gens à lire et à écrire. С’est en soi une entreprise compliquée. Par ailleurs, il faut plusieurs années pour que les gens maîtrisent la lecture et l’écriture dans le nouvel alphabet. À cette époque, en URSS, les alphabètes étaient désormais la majorité et l’idée d’écrire le russe en caractères latins suscita une forte opposition.

Presque de manière concomitante, le pouvoir soviétique renonça à ce que l’URSS mène la révolution mondiale et décida de s’atteler à la construction du socialisme dans le pays. L’idée du passage à l’alphabet latin si décriée fut abandonnée.

URSS et alphabet cyrillique

Nina Sviridova / Sputnik
Nina Sviridova / Sputnik

À partir du milieu des années 1930, il fut question de remplacer l’alphabet latin pour les langues des peuples de l’URSS qui s’en servaient depuis la décennie précédente par l’alphabet latin. Le passage dura de la fin des années 1930 à la fin des années 1940 et se fit avec des succès divers. On fit fi des formules mathématiques qui prouvaient l’économie de place, des nouveaux symboles et des signes diacritiques auxquels on préféra les digraphes (une combinaison de deux lettres pour transcrire un seul son).

Max Alpert / Sputnik Institutrice du Daghestan
Max Alpert / Sputnik

Dans l’écriture des langues du Caucase, on trouve des digraphes et même des trigraphes. Par exemple, en adyguéen, la combinaison TI est la transcription d’un son T plus net et tranchant que le son transcrit uniquement par T ; la combinaison TIy transcrit le même son que celui transcrit par TI avec un arrondissement des lèvres lors de l’articulation. D’autres langues ont également enrichi l’alphabet cyrillique avec des lettres supplémentaires et des signes diacritiques. C’est le cas du tatar, du bachkir et du kazakh dans l’alphabet desquels on trouve Ә, Ө, Ү, lettres héritées du ianalif.

Après l’effondrement de l’URSS

Roustam Moukhametsianov/russiainphoto.ru Kazan, au Tatarstan
Roustam Moukhametsianov/russiainphoto.ru

Au Tatarstan, dans les années 1990, on envisagea de réadopter le ianalif. En 2000, on fit le choix d’un alphabet latin proche de celui utilisé par l’azéri. Mais, cette décision fut annulée en 2004 parce qu’elle contrevenait à la législation fédérale. C’est pourquoi la langue tatare continue d’être écrite à l’aide de l’alphabet cyrillique modernisé.

Les peuples minoritaires par le nombre de leurs représentants utilisent toujours, eux aussi, l’alphabet cyrillique. À l’exception des peuples fenniques (finnois de la Baltique), comme les Caréliens, qui historiquement utilisent l’alphabet latin.

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