Comment l’un des meurtriers de Raspoutine fonda une maison de couture française
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Le 13 avril 1919, le croiseur britannique Marlborough quitta la Crimée, emportant à son bord, hors de la nouvelle Russie bolchévique, la mère du dernier empereur russe, Maria Feodorovna, ainsi que ses proches qui avaient partagé avec elle les derniers mois de son arrestation. « En quittant notre patrie, nous savions que l’exil serait une épreuve des plus rudes, mais qui parmi nous aurait pu prévoir que trente-deux ans plus tard, nous n’en verrions toujours pas la fin ? » a écrit plus tard l’un de ces fugitifs, Félix Ioussoupov, dans ses mémoires.
En quête de refuge
Représentant de l'une des lignées les plus riches de Russie, Félix acquit une influence encore plus grande après son mariage avec Irina Romanova, nièce de Nicolas II. Cependant, il entra dans l’histoire de son pays natal avant tout comme l’un des meurtriers de Grigori Raspoutine, le controversé guérisseur de la famille impériale, ce qui correspondit d’ailleurs à sa réputation plutôt scandaleuse de « Dorian Gray russe ».
C’est en compagnie d’Irina, de leur fille et de sa mère, la princesse Zinaïda, que Félix quitta la Russie bolchévique. Leur périple les mena à Malte, où ils régularisèrent leur situation administrative, puis en Italie et en Angleterre. Finalement, les Ioussoupov s’installèrent en France, au 37 rue Gutenberg à Boulogne-Billancourt. Tout cela ne fut rendu possible que grâce aux quelques tableaux et bijoux qui ne leur avaient pas été confisqués par les bolcheviks.
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Cependant, avec le temps, leur budget familial se fit de plus en plus modeste et ils furent contraints de chercher des moyens de subsistance. Instruit et fin connaisseur d’art, Ioussoupov peignait des tableaux et écrivait ses mémoires. Puis, avec son épouse, il ouvrit un atelier, où travaillèrent d’autres représentantes de l’émigration blanche.
La Maison Irfe
En 1924, cette petite entreprise se transforma en une véritable maison de couture, baptisée Irfe, d’après les initiales de ses fondateurs, Irina et Félix. Le défilé de la première collection se déroula à l’hôtel Ritz, sur la place Vendôme. Faute d’argent pour la publicité et les mannequins professionnels, ce fut Irina en personne qui présenta les robes sur le podium.
Le public parisien accueillit les nouvelles créations avec enthousiasme, d’autant plus qu’elles reflétaient parfaitement les tendances de l’époque et se distinguaient par leur simplicité et leur élégance. Des croquis des modèles les plus réussis parurent dans les pages de magazines parisiens tels que Vogue, Paris Élégance et L’Art et la Mode. Par la suite, les Ioussoupov ouvrirent trois succursales supplémentaires et lancèrent également leur propre parfum.
Cependant, malheureusement, Félix n’était pas doué pour le commerce, et la maison tint principalement grâce à ses relations et à sa réputation. Comme le rappelait un autre éminent émigré russe, le chanteur Alexandre Vertinski, les bourgeoises aisées se rendaient chez Irfe avant tout pour voir l’assassin de Raspoutine, et seulement ensuite pour s’acheter une nouvelle robe. En 1931, l’entreprise dut fermer ses portes. La famille dut alors déménager dans un logement plus modeste.
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Chambre dans le grenier à foin
Le dernier logement des Ioussoupov fut une petite maison au 38, rue Pierre-Guérin - un bâtiment qui fut jadis une écurie. « Quoique vétuste et sans commodités, l'endroit était tout de même magnifique : arbres et cour pavée. Outre le fait de louer. Il a fallu tout réparer et refaire. J’ai engagé des ouvriers russes », notait Félix.
Au rez-de-chaussée, un salon et une salle à manger encadraient une petite cuisine. Félix et Irina dormaient à l’étage, dans l’ancien grenier à foin, qui avait bien entendu été rénové et meublé avec des meubles anciens et des œuvres d'art.
La mort de Félix survint en 1967 ; Irina s’éteignit à son tour trois années plus tard. Ils trouvèrent leur dernier refuge au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois, à Paris.
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