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Récit d’expatrié: d’ingénieur industriel en Bretagne à entrepreneur du cœur en Russie

À 41 ans, Valentin Le Normand vit à Moscou depuis bientôt cinq ans. Originaire de Saint-Nazaire, cet ancien cadre de l’industrie aéronautique et navale a radicalement changé de trajectoire. Après une carrière bien établie en France, une période personnelle douloureuse et une profonde remise en question durant la pandémie, il a décidé de s’expatrier en Russie. Aujourd’hui, il y a fondé son entreprise, tout en construisant patiemment sa propre intégration dans la société russe.

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Ski dans les parcs moscovites au petit matin, longues traversées à bord du Transsibérien pendant les vacances, immersion quotidienne dans la trépidante agitation de la capitale russe et baignades dans des eaux gelées en hiver… Non, il ne s’agit pas de l’agenda d’un Russe lambda, mais bien de celui du Français Valentin le Normand. Au tournant des années 2020, rien ne laissait encore présager que ce Nazairien, longtemps bercé par les horizons atlantiques, ferait un jour siens les rythmes et les habitudes de la vie moscovite.

Une carrière toute tracée

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Saint-Nazaire, en Loire-Atlantique, est une ville façonnée par l’industrie. Aéronautique et construction navale y structurent le paysage économique et social. Valentin y a donc naturellement grandi avec une idée claire en tête : « J’ai toujours pensé que j’allais bosser dans l’industrie », assure-t-il.

Après ses études, il intègre par conséquent rapidement le secteur aéronautique et y évolue près de dix ans. Il se spécialise dans les méthodes industrielles, la gestion de projet et l’optimisation des processus de fabrication. Son métier l’amène à travailler pour plusieurs sous-traitants d’Airbus et même à bénéficier d’une première expérience d’expatriation.

À 25 ans, il part en effet deux ans au Maroc afin de participer à la création d’une usine produisant des équipements aéronautiques d’entrée de gamme. « Je m’y suis senti libre, stimulé professionnellement, et découvrir une autre culture, un autre pays, m’a beaucoup plu ».

De retour en France, il poursuit sa carrière industrielle, passant de l’aéronautique à la construction navale. Une trajectoire solide, cohérente, mais qui finit par s’essouffler.

Le déclic du départ

Lors d'une marche au bord du Baïkal
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La période de la Covid marque un tournant. Une séparation sentimentale difficile, la perte d’un parent et le climat anxiogène de l’époque poussent Valentin à une introspection profonde. « Sans dire que j’ai été en dépression, j’ai eu pendant cette période une grosse introspection », confie-t-il.

Il repense alors à son expérience marocaine, à ce sentiment de liberté et d’ouverture. Peu à peu, l’idée de repartir à l’étranger s’impose ainsi comme une évidence. « J’avais le sentiment que ma place en France n’avait plus vraiment de sens ».

Carte du monde en main, il passe en revue les pays possibles, en établissant des critères précis. Le plus important : trouver un endroit où il serait possible de s’intégrer pleinement. « Au Japon, par exemple, qui est souvent cité [par les candidats à l’expatriation], on reste un étranger toute sa vie. Même les enfants, s’ils sont métis, ils seront perçus comme des étrangers. Alors que la Russie, on a vraiment cette opportunité de s’assimiler à la population ». Cette contrée, qui l’a toujours tant intrigué que fasciné, notamment par son histoire héroïque, devient alors un cap à suivre.

Après un premier court séjour linguistique à Sotchi début 2020, qui ne fera que confirmer son attrait pour ce pays, en novembre 2021, Valentin arrive donc à Moscou pour étudier le russe. Il s’inscrit à l’université et obtient une bourse présidentielle russe, qui prend en charge ses études et son logement en dortoir. « Ça m’a permis de m’expatrier sans consommer mon capital, d’apprendre le russe et de découvrir la culture russe, la façon de penser, l’histoire et la littérature classique. Cette année d’études a été une porte d’entrée décisive pour mon expatriation ».

À cette époque, son projet était déjà bien défini : quitter le salariat et créer son entreprise. Restait seulement à trouver la bonne activité.

Dans la peau de Cupidon

« Avoir un business en Russie avec des clients russes, quand on arrive sans réseau et sans maîtriser parfaitement la langue, c’est compliqué. Avoir une clientèle à l’étranger était plus logique », explique-t-il. Énumérant ce pour quoi la Russie est connue à l’international, il songe alors au gaz, au pétrole, ou encore au caviar, mais il s’agit de secteurs d’ores et déjà saturés, avec de grands acteurs, et pour lesquels Valentin ne nourrit pas d’intérêt particulier. La légendaire élégance des femmes russes, en revanche, lui tient un langage bien plus familier.

Interview au parc VDNKh
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Il fonde par conséquent une agence matrimoniale, nommée Valentin, résolument centrée sur la finalité du mariage et bénéficiant de son expérience en gestion de projet, qu’il met ici à profit dans une approche axée sur le parcours client.

Enthousiaste à l’idée de relier des vies qui ne se seraient jamais croisées, il relate notamment l’histoire récente d’un conducteur de train suisse et d’une femme vivant dans un village isolé près d’Astrakhan, à l’embouchure de la Volga dans la Caspienne.

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« Ces deux personnes ont plein de hobbies et d’intérêts communs. Par exemple, ils sont tous les deux geeks et jouent au même jeu vidéo, mais ils n’étaient pas amenés à se rencontrer dans la vraie vie, parce qu’ils sont très loin l’un de l’autre. Ils ont prévu de se rencontrer à Moscou, de passer du temps ensemble, de passer du virtuel au réel. Et puis après, la suite logique, dans le cas de l’agence, c’est souvent de faire un voyage, pas forcément tout de suite dans le pays de l’homme, probablement à Istanbul. Elle n’est jamais sortie de Russie, donc ça va être une sacrée aventure ».

Une activité que notre interlocuteur qualifie d’ailleurs plutôt de « mission de vie » plutôt que de « travail. ». « C’est mon destin de créer des familles. J’espère que quand je serai vieux, je pourrai me retourner et voir le nombre de familles et d’enfants qui sont nés grâce à ma petite contribution », se projette notre interlocuteur.

« J’ai trouvé mon pays »

Parc Koudykna Gora, région de Lipetsk
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Dans la capitale russe, Valentin poursuit en parallèle son intégration, pas à pas. « L’acclimatation, c’est un processus qui prend toute une vie ». Avec le temps, il constate toutefois une évolution intérieure et se sent moins Français sur certains aspects. « Par exemple, notre tendance à râler me saute aujourd’hui aux yeux. Maintenant, je prends ça un petit peu comme une étrangeté ».

Sans renier ses origines, il se sent à sa place. « J’ai trouvé mon pays, dans le sens où rien ne me manque réellement de la France. Même sur la gastronomie, je ne suis absolument pas malheureux ou nostalgique de quoi que ce soit », témoigne-t-il.

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« Venant de Bretagne, j’ai découvert aussi beaucoup la neige. Je ne connaissais pas ou assez peu les paysages enneigés et, par exemple, je fais du ski de fond l’hiver, le matin, pratiquement chaque jour. C’est quelque chose qui est possible ici en Russie, à Moscou, parce qu’on a plein de parcs, où on peut pratiquer cette activité. J’ai découvert en Russie l’hiver, la neige, les patinoires, et tout ça, j’adore ».

Une adaptation, qui vient même teinter sa foi, sans pour autant la remettre en question. « Sur le plan spirituel, on a la chance à Moscou d’avoir une église catholique francophone. Je me suis intéressé à l’orthodoxie, mais je reste persuadé que le catholicisme est mon chemin. Je m’imprègne néanmoins de certains rites orthodoxes, comme le calendrier ou certaines fêtes, et j’ai renouvelé mon baptême en me plongeant dans l’eau bénie d’un lac », décrit Valentin.

Au kremlin d’Izmaïlovo, janvier 2026
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Le Nazairien ne se contente néanmoins pas de la mégalopole moscovite, mais est amené, pour son travail, à parcourir les immensités du pays. « Un de mes souvenirs les plus marquants, c’est le Transsibérien et le passage le long du lac Baïkal en janvier. Le lever de soleil sur le lac gelé, la brume, les montagnes, c’était un paysage de carte postale. Je me souviens avoir pris un thé au samovar et être resté là à observer le lever du soleil, c’était super. Je ne suis pas encore allé jusqu’à Vladivostok, mais c’est un rêve, tout comme le Kamtchatka ».

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Si son avenir demeure encore incertain, Valentin envisage d’effectuer une demande de visa idéologique, ce qui lui permettrait de prolonger son séjour en Russie de plusieurs années, et donc de mener à bien ses projets. « C'est ma volonté de rester », martèle-t-il.

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