«Visa idéologique» en Russie: ce qu’il faut savoir avant de partir

Sergueï Petrov/NEWS.ru/TASS
Sergueï Petrov/NEWS.ru/TASS
Alors que le décret présidentiel du 19 août 2024 a instauré une procédure simplifiée permettant l’obtention d’un permis de séjour temporaire pour les étrangers partageant les valeurs traditionnelles russes mais originaires de 47 pays dit «non-amicaux», Alexandre Stefanesco, fondateur de la Ruspatriation et co‑fondateur de l’ONG Welcome to Russia, s’est exprimé sur les principales difficultés rencontrées par ces candidats, majoritairement francophones, et a livré ses conseils pour réussir leur installation.

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Le flux d’Européens s’intéressant à la Russie connaît une forte croissance ces dernières années, constate Alexandre Stefanesco, Français installé en Russie depuis 2008. Ayant identifié cette tendance, il a repensé son activité et créé, comme il le décrit, un « écosystème » offrant aux francophones envisageant ce projet un large éventail de services d’accompagnement - allant de cours de russe à des séjours immersifs de découverte de la Russie - permettant « de mieux comprendre la Russie et de mieux préparer leur projet en Russie ». Depuis l’entrée en vigueur, à l’été 2024, du décret présidentiel № 702, qui permet aux ressortissants de certains pays d’obtenir un permis de séjour temporaire (RVP) russe selon une procédure simplifiée - c’est-à-dire sans passer les tests de langue, d’histoire et de connaissance du pays -, et qui a déjà reçu le surnom de « visa idéologique », Alexandre Stefanesco a aussi lancé, avec une députée russe, l’ONG Welcome to Russia, chargée d’informer et d’accompagner les étrangers dans leurs démarches et projets d’installation en Russie.

Selon les données officielles disponibles en octobre dernier, près de 2 300 demandes de RVP ont ainsi été déposées. Dans ce contexte, et sachant que votre activité cible principalement les francophones, pouvez‑vous nous préciser quelle est l’ampleur réelle du flux que vous observez ?

Depuis 2022, nous observons un flux croissant d’Européens attirés par la Russie pour des raisons économiques, culturelles, civilisationnelles, politiques ou familiales. Concrètement, depuis septembre 2024, par la Ruspatriation nous avons accompagné environ 60 à 70 personnes dans leurs démarches, mais plusieurs centaines réfléchissent encore à ce projet. Parmi eux, 500 à 700 manifestent un réel intérêt, une centaine sont venus cette année découvrir la Russie à travers nos voyages immersifs, et donc environ une grosse cinquantaine se sont effectivement installés en Russie.

Archives personnelles Alexandre Stefanesco
Archives personnelles

Le flux reste encore modeste, car déménager d’Europe en Russie implique de surmonter des obstacles pratiques : scolariser les enfants, vendre sa maison, quitter son emploi, trouver un travail sur place… Ces démarches prennent du temps. Nous restons toutefois très confiants : d’ici 2027-2028, nous prévoyons une augmentation plus nette du flux.

Quel est le profil type des Occidentaux, plus précisément des Européens, qui s’installent en Russie dans le cadre du RVP « idéologique » ? De quels pays viennent-ils et quelles motivations semblent les guider ?

Les cinq pays qui fournissent le plus d’immigrés idéologiques en Russie sont les États‑Unis, la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Australie. Pour notre part, nous nous concentrons essentiellement sur les francophones : environ 90 % de nos clients sont des Français, suivis des Belges et des Suisses.

Il s’agit majoritairement d’hommes de plus de 40 ans, souvent avec un « double projet ». D’une part, un projet idéologique : quitter l’Occident pour venir en Russie, qu’ils perçoivent comme un pays porteur de valeurs traditionnelles, d’un État fort et d’une plus grande sécurité. D’autre part, un projet personnel : beaucoup sont seuls, divorcés ou sans enfants, et voient en Russie une opportunité de construire, ou reconstruire, une famille, c’est-à-dire de fonder un foyer.

Nous observons également un nombre croissant de familles franco‑françaises avec enfants, souhaitant venir avec leurs enfants adolescents pour les « russifier », c’est-à-dire leur faire acquérir la langue et la culture russe et leur offrir un destin en Russie.

Et comment vérifie-t-on le partage de ces valeurs ?

Aujourd’hui, on demande tout simplement aux candidats de signer une lettre qu’ils peuvent télécharger sur les sites des ambassades de Russie, confirmant leur soutien aux valeurs traditionnelles et spirituelles de la Russie.

Certaines ambassades russes, notamment en Allemagne et en Tchéquie par exemple, effectuent également des vérifications financières pour s’assurer que les candidats disposent de ressources suffisantes pour couvrir leurs premiers mois de vie, le temps de recevoir le permis de séjour et de pouvoir commencer à travailler.

Les candidats doivent également présenter un casier judiciaire vierge pour pouvoir obtenir le permis de séjour, et désormais le visa initial de 3 mois.

Quelles difficultés rencontrent les candidats pour obtenir le RVP, et comment l’ONG Welcome to Russia intervient‑elle auprès des autorités russes pour faciliter les démarches à l’avenir ?

L’ONG exerce un lobbying actif pour faciliter les démarches liées au RVP : elle a obtenu le transfert du dépôt des demandes de Sakharovo (région de Moscou) à Paveletskaïa à Moscou, et un guichet avec un employé anglophone est prévu pour 2026.

Elle a également fait lever certaines restrictions, permettant de recommencer à faire accompagner les candidats (avec des traductrices ou des juristes notamment) dans les centres migratoires pour déposer la demande.

D’autres ajustements sont en discussion, notamment que les enfants de parents titulaires du RVP idéologique ne passent que le test oral pour entrer à l’école, l’examen écrit étant supprimé.

Mais, je tiens à souligner qu’il existe en effet une mécompréhension majeure : de nombreux Occidentaux ont interprété ces dispositifs comme un appel de la Russie à les faire venir, alors que le message officiel est totalement différent et pourrait être résumé de la façon suivante : « La porte est ouverte, mais une fois sur place, comprenez que personne ne vous attend ».

Le cadre général reste strict : le service migratoire russe est très exigeant, et il devient notamment de plus en plus difficile de trouver un emploi sans parler russe.

Les candidats rencontrent aussi des obstacles pour trouver un logement et s’enregistrer, et des documents supplémentaires sont souvent demandés. En outre, il faut comprendre que réaliser toutes les démarches sans maîtrise du russe rend le processus particulièrement complexe, c’est pour cela qu’il est préférable de se faire accompagner.

Une autre question liée à ce décret : une personne obtient le RVP et s’installe, par exemple, dans la région de Moscou. Quelques mois plus tard, elle trouve un emploi correspondant à son profil dans un autre sujet de la Fédération. Est-il possible de s’installer et de vivre ailleurs que dans la région initialement choisie?

Cela pose un véritable problème, car le RVP russe, valable trois ans, impose une localisation unique : le titulaire doit rester et effectuer toutes les démarches administratives dans la région où le permis a été délivré. La seule exception concerne ceux qui possèdent ou acquièrent un bien immobilier ailleurs et donc peuvent justifier de changer de sujets de résidence. En revanche, une fois passé au VNJ (permis de résidence), il devient possible de changer de lieu de résidence à sa guise.

Toujours en vous basant sur votre expérience, quels conseils donneriez-vous aux personnes envisageant ce projet ?

  1. S’intéresser véritablement à la Russie
    Beaucoup viennent simplement pour partir de leur pays d’origine, mais cela ne suffit pas. Il est essentiel de comprendre le pays, d’écouter ceux qui y vivent et de trouver un réel intérêt pour la Russie. 
  2. Accepter ce qu’est la Russie
    Beaucoup d’Européens ont une vision idéalisée de la Russie : ils s’imaginent vivre tranquillement au fin fond de l’Oural ou de l’Altaï, sans mesurer les difficultés administratives qui peuvent survenir en cas de problème si l’on ne maîtrise pas le russe notamment.
  3. Avoir un projet concret
    S’installer dans un pays sans plan précis est difficile. Il faut réfléchir à son projet Russie : objectifs, lieu de vie, emploi, intégration…
  4. Découvrir le pays avant de s’y installer
    Visiter la Russie et constater les réalités du quotidien est indispensable avant de s’engager définitivement.
  5. Apprendre impérativement le russe
    Les candidats sous-estiment la difficulté de la langue russe. Arriver sans maîtriser le russe (ou au moins l’anglais dans certaines villes) complique énormément l’installation, surtout hors des grandes métropoles.
  6. Comprendre que la culture et les modes de vie locaux diffèrent
    La Russie n’est pas l’Europe occidentale : les mœurs, les codes et le rythme de vie sont différents. La vieille Europe est devenue une civilisation très lente, mais ici, ce n’est pas le cas. Quand on est jeune, cela passe, mais si l’on arrive à 50 ans, il faudra se réinventer, adapter ses habitudes de vie et sa façon de penser.

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