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Pourquoi les familles les plus riches de l’Empire russe étaient-elles des «protestants» orthodoxes?

Kira Lisitsskaïa (Photo: Legion Media; TASS; Domaine public)
Morozov, Riabouchinski, Bougrov, Kouznetsov, Mamontov: autant de dynasties de marchands-entrepreneurs que l’on associe au grand capital et aux œuvres de charité. Ces familles avaient aussi pour point commun d’appartenir à la communauté religieuse des vieux-croyants.

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Qui étaient les vieux-croyants?

Au milieu du XVIIe, un schisme divisa l’Église orthodoxe russe. Il fut provoqué par les réformes imposées par le patriarche Nikon. Depuis la fin du joug tataro-mongol à la fin du XVe siècle, les rites religieux en Russie n’étaient pas identiques. Il pouvait même y avoir de grandes différences. Nikon décida de les unifier tous sur les modèles grecs. Il introduisit le signe de croix à trois doigts (et non plus à deux), remplaça la prosternation (grand enclin) par l’inclination (petit enclin), fit réviser les livres liturgiques.

Une partie des croyants sous la direction spirituelle de l’archiprêtre Avvakoum estimèrent que ces réformes étaient une « corruption de la foi » et refusèrent de les accepter. Ils furent déclarés schismatiques et persécutés par les pouvoirs séculier et ecclésiastique jusqu’en 1905. Appelés старообря́дцы / vieux-croyants, ils sont également connus comme les « protestants orthodoxes ». Ils ne sont pas dogmatiquement proches des communautés protestantes issues de la Réforme du XVIe siècle. Mais comme les premiers protestants, ils ont refusé des réformes ecclésiastiques imposées par « le haut » et défendu leur droit à avoir leur propre foi.

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Les dynasties de vieux-croyants les plus riches

Les dynasties de marchands, d’industriels et d’entrepreneurs vieux-croyants furent parmi les familles les plus fortunées de l’Empire russe et, dans les faits, formèrent le socle du capitalisme russe.

Les Morozov étaient connus non seulement pour posséder les plus grandes fabriques du pays, mais aussi pour être mécènes, collectionneurs (leurs collections de peintures occidentales comptaient notamment des Van Gogh, des Matisse et des Picasso) et des philanthropes. Les bibliothèques, les théâtres et les hôpitaux qu’ils firent construire à Moscou en modifièrent le paysage culturel et social.

Pavel Riabouchinski
Domaine public

Le nom des Riabouchkinski reste associé à l’industrie du textile, du verre et du bois, à la banque et à l’automobile (ils fondèrent la première usine automobile russe : AMO devenue plus tard ZIL). Ils entrèrent dans l’histoire non seulement comme les « Rothschild russes », mais aussi comme des collectionneurs et des mécènes des arts généreux.

Portrait du marchand de grains Nikolaï Bougrov, début du XXe siècle, Nijni Novgorod
Domaine public

Les Bougrov étaient des marchands de grain et des meuniers originaires de Nijni-Novgorod. Ils consacrèrent la moitié de leur fortune à la construction d’asiles de nuit, d’hospices, d’hôpitaux et du premier système d’adduction d’eau gratuite de leur ville. Nikolaï Bougrov régla le pavage de certains de ses quartiers et entra dans l’histoire comme son plus grand bienfaiteur.

Matveï Kouznetsov
Domaine public

Les Kouznetsov étaient les « rois de la porcelaine » de la Russie. Ils fondèrent les manufactures de porcelaine et de faïence les plus grandes d’Europe. Pour leurs ouvriers, ils construisirent écoles, hôpitaux, orphelinats et églises.

Portrait dе Savva Mamontov
Musée Bakhrouchine

Savva Mamontov finança la construction d’une route reliant Moscou à Arkhangelsk et fonda le premier opéra privé de Russie. Sa propriété d’Abramtsevo, près de Moscou, devint le cœur de la vie artistique russe. Il y accueillit, entre autres, les peintres Viktor Vasnetsov, Valentin Serov, Konstantin Korovine et le chanteur d’opéra Fiodor Chaliapine.

Les raisons du succès

On explique souvent la réussite économique des vieux-croyants par l’organisation sociale unique de leur communauté.

Premièrement, les persécutions que les vieux-croyants subirent longtemps des pouvoirs séculier et ecclésiastique fut l’un des fondements de la puissance économique qu’ils détinrent du XVIIIe siècle à la Révolution d’Octobre. Des communautés repliées sur elles-mêmes, l’entre-aide et la confiance mutuelle, l’importance d’avoir une réputation en affaires irréprochable créèrent une culture entreprenariale unique. D’une part, les membres de la communauté fournissaient aux marchands l’argent dont ils avaient besoin pour lancer ou développer leurs affaires (ils n’avaient donc pas à faire appel aux banques d’État ou privées). D’autre part, ils n’avaient pas besoin de signer de contrats parce que le respect de la parole donnée était l’un des piliers de la vie de la communauté. Ces pratiques permirent aux vieux-croyants de concentrer dans leurs mains une partie importante du capital industriel et commercial de l’empire russe. Certains chercheurs estiment qu’au début du XXe siècle, 64 % de tout le capital russe étaient aux mains de représentants de la communauté vieux-croyant.

La famille de vieux-croyants Kouznetsov
russiainphoto.ru

Deuxièmement, l’éthique religieuse forma la conception que les vieux-croyants avaient du travail et de la richesse. C’est un autre point commun qu’ils avaient avec les protestants. Leur foi eut une influence directe sur leurs activités économiques. Ils considéraient que développer une entreprise était remplir « son devoir sacré envers Dieu » et que travailler était salvateur. Leur discipline, leur aptitude à travailler avec acharnement et leur sens de l’épargne sont les caractéristiques du type idéal de l’entrepreneur capitaliste « rationnel » à qui le luxe ostentatoire et la prodigalité sont étrangers.

Troisièmement, l’isolement forcé dans lequel les communautés de vieux-croyants vécurent longtemps explique aussi la réussite économique de certains de leurs représentants. Durant des décennies, l’État les obligea à payer une double imposition, annula leurs testaments et limita leurs droits comme il le pouvait. Il les poussa ainsi à se chercher des espaces où ils pourraient vivre en autarcie. Paradoxalement, cette marginalisation fut une des raisons de leur succès. Les économistes ont déjà plus d’une fois montré comment des groupes persécutés ou marginalisés réussissent dans les affaires, en particulier dans le commerce, parce que la cohésion des communautés et la confiance entre leurs membres sont des avantages sur la majorité de la population où règne la désunion. Ainsi, les vieux-croyants étaient une minorité en Russie pour laquelle l’activité entreprenariale était non seulement un moyen d’enrichissement, mais aussi une stratégie de survie et de protection de leur foi.

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