Qui étaient les «fileurs» dans la Russie d’Ancien Régime?

Fenêtre sur la Russie (Photo: Crée par OpenAI)
Fenêtre sur la Russie (Photo: Crée par OpenAI)
Ces gens étaient «les yeux, les oreilles et les jambes» des services de la Surêté de l’Empire.

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S’il est absent des Dictionnaires de François Vidocq, s’il n’est pas attesté avec le sens de mouchard ou de mouche dans les dictionnaires de langue française du XIXe siècle, le substantif филёр / filiore a été emprunté au français fileur. Dans la Russie d’Ancien Régime, exercer ce métier n’était ni simple, ni de tout repos. Tout comme en France, les филёры étaient « les yeux et les oreilles » des polices criminelle et politique de l’empire. Le travail consistait à suivre des personnes soupçonnées d’attenter à la sécurité de l’Empire : révolutionnaires, membres d’organisations d’opposition et criminels dangereux.

Cette profession apparut et se développa à la fin du XIXe siècle et au début du suivant, lorsque les services de la Sûreté durent appliquer des méthodes de plus en plus efficaces pour lutter contre la vague de terreur politique et les mouvements révolutionnaires. À la veille de la Première Guerre mondiale, on comptait en Russie environ 70 500 indicateurs et 1 000 agents de filature. À Saint-Pétersbourg et Moscou, de 50 à 100 de ces agents suivaient chaque jour des suspects.

Ce métier était pénible et exigeait des qualités particulières. La sélection des candidats était très pointilleuse. La préférence était donnée aux anciens soldats qui n’avaient pas plus de 30 ans.

Vladimir Smirnov / TASS
Vladimir Smirnov / TASS

Dans le document secret intitulé Instructions pour l’Organisation de la surveillance de 1907, on apprend que les agents de surveillance devaient être honnêtes, sobres, courageux, astucieux, endurants, patients, persévérants, prudents, sincères, disciplinés, en excellente santé et avoir une vue et une ouïe parfaites. Ils devaient aussi avoir une apparence commune et savoir se déguiser.

Dans les fais, les agents de surveillance étaient des gens de basse extraction et peu instruits. Ils s’élevaient rarement au-dessus du rang de sous-officier.

Le travail des agents de filature consistait à suivre quotidiennement une ou des personnes sans être repéré par elles, de noter où elles s’étaient rendues, qui elles avaient vu, qui étaient leurs contacts. Ils devaient télégraphier les informations récoltées au département de la police. Lors d’opérations importantes, deux à trois agents de surveillance pouvaient être envoyés en mission : ils prenaient alors des rues parallèles pour ne pas être découverts. Dans l’idéal, il fallait mémoriser le visage des personnes surveillées, leur démarche et d’autres traits caractéristiques de ce genre, plutôt que leurs vêtements dont elles pouvaient changer facilement.

Les agents de filature utilisaient des pseudonymes. Les textes des télégrammes qu’ils envoyaient étaient codés et faisaient penser à de la correspondance commerciale. Par exemple, la phrase : « Товар Черного везу Тулу / Emporte marchandise Tchiorny Toula » signifiait que l’agent avait pris quelqu’un en filature. Chaque personne placée sous surveillance recevait un surnom : le barbu, le boiteux, etc. À la fin de la journée, les agents rédigeaient des rapports détaillés.

Les agents de filature travaillaient en étroite collaboration avec des indicateurs recrutés parmi les chasseurs des hôtels, les concierges, les employés de bureau, les préposés des bureaux de délivrance des passeports. Ils avaient obligation de dénoncer les personnes qui leur semblaient suspectes aux inspecteurs de quartier avec qui ils travaillaient. À la différence des agents de filature, les indicateurs n’étaient pas des services de la Sûreté et ne touchaient pas d’émoluments. Pour chaque renseignement « solide et utile », ils recevaient de un à quinze roubles. Ils étaient parfois rémunérés en nature. Le major général Alexandre Spiridonitch se souvenait avoir acheté à l’un de ses indicateurs de nouveaux caoutchoucs (pour protéger ses chaussures) : « Il a donné ses compagnons, il les a donnés avec une certaine excitation. Voilà le pouvoir des caoutchoucs », écrivait l’officier.

La crème des agents de filature étaient recrutés dans l’unité de filature mobile, un département d’élite créé en 1894. Ces agents étaient chargés des missions les plus difficiles et importantes, dont la sécurité de la famille impériale.

Sputnik Cadre tiré du film Fileur
Sputnik

L’agent de filature le plus connu reste Evstrati Mednikov. Né dans une famille de paysans, il commença sa carrière au bas de l’échelle et la termina directeur des services de surveillance de la Sûreté de Moscou. Il créa une méthode unique de formation et d’entraînement des agents de filature. Son travail était tellement apprécié qu’il garda son poste sous six ministres de l’Intérieur.

La rétribution des agents de filature n’était pas fixe. Elle dépendait de plusieurs facteurs. À Saint-Pétersbourg et Moscou, leur rémunération était plus élevée qu’ailleurs dans l’empire. Les débutants étaient évidemment payés beaucoup moins que les anciens qui avaient acquis de l’expérience.

Leur salaire se décomposait en un fixe et des indemnités pour frais de bouche et de logement. Les primes pour services rendus ou l’exécution de mission d’une importance extrême étaient versées sur les fonds de la Sûreté.

Pour exemple, après vingt-cinq ans de service, un certain D.V. Popov touchait annuellement 3 300 roubles (aujourd’hui, environ 6 millions de roubles, soit 60 mille euros) qui se décomposaient ainsi : 800 roubles de gages, 500 roubles pour frais de bouche, 500 roubles pour frais de logement et 1 500 roubles de primes.

À Saint-Pétersbourg, les agents du rang gagnaient un rouble par jour, soit un modeste salaire mensuel de 30 roubles.

Le Service de filature fut supprimé à la chute de la monarchie. L’expérience de ses agents fut mise à profit par les services de sécurité créés par le jeune pouvoir bolchévique.

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