Comment un résistant belge a sauvé les derniers poèmes d’un poète soviétique
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Сompagnons d’infortune
Prison de Moabit
En 1942, au plus fort de la Seconde Guerre mondiale, le résistant belge André Timmermans fut capturé par les nazis et jeté dans la prison de Moabit, à quelques pas du Reichstag. La victoire sur Hitler était alors loin d’être acquise et rien ne laissait le moindre espoir à ce nouveau détenu. En examinant la cellule exiguë où il se trouvait, le Belge vit devant lui un homme habillé de vêtements usés, aux yeux brun foncé vifs.
« D’abord, il a partagé avec moi sa ration de pain quotidienne, moitié-moitié. La profonde humanité de ce geste m’a frappé : les prisonniers recevaient des portions dérisoires de nourriture, et de plus, j’étais pour lui un parfait inconnu* », se souvint plus tard le Belge, évoquant sa première rencontre avec le partisan soviétique d’origine tatare Moussa Djalil.
André Timmermans
L’homme qui fit de la plume son arme
Moussa fut emprisonné à Berlin pour la même raison qu’André : sa haine farouche des nazis. Né dans la Russie prérévolutionnaire, au village de Moustafino (aujourd’hui dans la région d’Orenbourg), le jeune garçon fut fasciné par le bolchévisme dès son plus jeune âge et partagea les épreuves de la guerre civile avec les soldats de l’Armée rouge. À 13 ans, il commença à publier des poèmes.
Après la défaite des Blancs, Djalil put s’inscrire au département littéraire de la faculté d'ethnologie de l'Université d'État de Moscou. Il travailla, en outre, comme rédacteur pour plusieurs journaux tatars et fut également responsable du répertoire du Théâtre d’Opéra d’État du Tatarstan. Et, bien sûr, le jeune homme continua d’écrire des poèmes, dans lesquels il célébrait les exploits laborieux du peuple soviétique.
Moussa Djalil
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Durant la Seconde Guerre mondiale, Moussa fut blessé à la poitrine lors de la bataille de Liouban, visant à briser le siège de Leningrad, et fut ensuite capturé par les Allemands. Les nazis proposèrent au Tatar d’intégrer la légion Idel-Oural, une unité au sein de la Wehrmacht formée de prisonniers de la Volga et de l’Oural. Moussa accepta cette proposition, mais uniquement pour rejoindre la Résistance.
Profitant du fait qu’il était chargé des activités culturelles et éducatives, il se rendit dans les camps de prisonniers de guerre, établissant des liens clandestins et recrutant de nouveaux membres pour la Résistance. Avec ses camarades, Djalil démoralisa les autres membres d’Idel-Oural, les forçant à fuir de l’autre côté du front. En 1943, l’organisation clandestine fut démantelée, Moussa fut capturé et incarcéré à Moabit.
Une amitié derrière les barreaux nazis
André et Moussa n'avaient pas de langue commune, ils communiquaient donc par gestes, par dessins et à l’aide de quelques mots d’allemand. Pourtant, cette barrière ne les empêcha pas de nouer des relations amicales fortes. André se procurait des numéros du journal allemand Völkischer Beobachter (L’Observateur populaire). Moussa utilisait ses marges pour en faire des carnets et y noter sa poésie. Un jour, des policiers allemands vinrent chercher Moussa. Avant de quitter sa cellule, il remit ses manuscrits à son camarade belge.
Par la volonté du destin, les deux résistants réussirent à se croiser à nouveau, cette fois à la prison de Spandau. « Quand je suis sorti de Spandau, j’ai perdu à jamais l’unique ami véritable et dévoué que j’aie connu durant toute ma détention dans les prisons nazies *», se rappela le Belge avec amertume.
Les сarnets de Moabit
Moussa fut condamné à la guillotine. André eut plus de chance : il écopa de cinq ans de bagne. Les affaires personnelles du Belge furent renvoyées à sa famille. Parmi elles, il y avait un cahier de poèmes de Djalil. En 1947, Timmermans, qui survécut aux camps, remit l’œuvre poétique de son ami à l’ambassade soviétique en Belgique.
Ce manuscrit, de la taille d’une paume, était l’une des deux parties des сarnets de Moabit de Moussa. La première fut sortie clandestinement de prison par le prisonnier de guerre soviétique Gabbas Сharipov. La seconde, conservée par André, offrit à la patrie du poète une trentaine de poèmes inédits. On sait qu’il en a composé bien davantage, mais il ne put tout simplement pas les coucher sur le papier… La poésie de Djalil, parvenue ainsi jusqu’à ses compatriotes, célèbre le courage, l’héroïsme et la force de l’esprit humain dans la lutte contre les nazis.
Pour en savoir plus sur Moussa Djalil et son œuvre, assistez à l’événement qui lui est consacré à la Maison russe de Bruxelles le 26 février.
*Les citations ont été retraduites du russe
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