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Quand l’URSS luttait contre le paludisme à l’aide de pétrole et de poissons

Kira Lisitskaïa (Photo: Legion Media; Culture Club/Bridgeman/Getty Images; Anatoly Garanin/Sputnik)
L’on craignait davantage la fièvre tropicale que l’exil en Sibérie. Or, ce n’est qu’à la fin des années 1950 que l’on a réussi à la vaincre.

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« Mon nom est fièvre intermittente et diurne : je tourmente un jour, deux jours, trois jours, quatre jours et une semaine…  je brise les os, le dos, les reins, la tête, les bras, les jambes… je m’installe sous les côtes de l’homme, près de son cœur,… je le dessèche, je le brise, je lui inflige la mélancolie, l’ennui, la tristesse, l’inquiétude, la morosité… ». C’est ainsi que, dans un récit apocryphe, est décrite la fièvre tropicale que l’on appelle le plus communément « paludisme » ou « malaria ».

Bibliothèque d'État de Russie

Cette maladie était connue depuis l’Antiquité, mais même à la fin du XIXe siècle, elle restait un véritable fléau pour les populations. Elle sévissait dans la région de la Volga, dans le Sud de l’Oural, sur la côte de la mer Noire, et des épidémies de paludisme se produisaient également à Moscou. Alexandre Bestoujev-Marlinski, qui servait dans la garnison de Gagra (Abkhasie, dans le Caucase), écrivait : « … la fièvre fait des ravages au point qu’un effectif et demi de la garnison meurt chaque année, et que les autres n’en sortent qu’atteints d’obstructions mortelles ou d’œdème. En un mot, Gagra équivaut à une condamnation à mort ». En trois ans, sur les 640 hommes que comptait le bataillon de Gagra, il n’en restait ainsi plus qu’une centaine en vie. Au début du XXe siècle, pas moins de 3,5 millions de personnes contractaient chaque année la malaria en Russie. On la traitait généralement à la quinine — un préparatif fabriqué à partir de l’écorce du quinquina —, mais après la révolution, même ce remède devint difficile à se procurer.

Pas une station balnéaire, mais un lazaret

Direction interrégionale du Service fédéral russe de protection des consommateurs et du bien-être humain pour Saint-Pétersbourg et la région de Leningrad.

Le bactériologiste Sergueï Sokolov, qui prit la tête de la région balnéaire de Touapsé en 1918, ne se retrouva pas face aux coins de paradis de la mer Noire, mais face à un véritable épicentre de l’épidémie. En 1920, les hôpitaux locaux, qui ne comptaient au total qu’un peu plus de deux cents lits, soignaient plus de deux mille personnes — civils et militaires. D’après les souvenirs de ses contemporains, les malades arrivaient sans discontinuer, il n’y avait pas assez de places et ils dormaient dans la rue.

Sokolov décida par conséquent de lutter non pas contre la maladie, mais contre sa cause : les moustiques vecteurs du paludisme. Dans le climat humide de la côte de la mer Noire, ceux-ci se sentaient à l’aise et se reproduisaient abondamment dans les rivières aux lits asséchés, les sources, les canaux d’irrigation, les zones marécageuses de la dépression d’Imérétie, les embouchures des rivières Khosta et Sotchi, ainsi que sur le territoire de l’Abkhazie. Les mois les plus chauds devenaient les plus « critiques » en raison de la forte augmentation de la prévalence de la maladie.

Bibliothèque d'État de Russie

Des centres antipaludiques commencèrent donc à voir le jour ; ils avaient pour mission de lutter contre les vecteurs de la maladie, de dépister et de soigner les malades, ainsi que de mener des actions scientifiques et de sensibilisation. Les plans d’eau stagnants furent recouverts de pétrole ou de kérosène : la pellicule qui se formait à la surface détruisait les larves de moustiques. L’on creusa des canaux de drainage et construisit de nouveaux réseaux d’assainissement et d’adduction d’eau. L’on assécha les marécages et l’on y planta des eucalyptus et des platanes, ces « arbres qui absorbent l’eau », qui ne laissaient aucune chance aux marécages de revenir. Rien qu’en Abkhazie, en Adjarie et dans l’Ouest de la Géorgie, un demi-million de jeunes eucalyptus furent plantés en 1935. Ils poussèrent rapidement, et bientôt, à la place des anciens marécages, apparurent des bosquets et des allées ombragées.

Poissons contre moustiques

Legion Media

Un nouvel allié dans la lutte contre le paludisme vint d’Italie. En 1925, Nikolaï Roukhadze, directeur de l’Institut tropical de Soukhoumi, se rendit à l’Institut de microbiologie de Rome pour s’inspirer de leur expérience. Il s’avéra que la gambusie, un petit poisson d’apparence banale, luttait très efficacement contre les larves des moustiques vecteurs du paludisme. 153 spécimens furent donc acheminés en URSS, où ils furent introduits dans les plans d’eau de Sotchi, du Caucase, d’Abkhazie et d’autres régions touchées par le paludisme. Les agents des stations de lutte contre la malaria distribuèrent des poissons dans des bocaux dans différentes régions et les remirent aux habitants. L’on fit même appel aux écoliers, qui se lancèrent volontiers dans le jeu « les poissons contre les moustiques » et relâchèrent les gambusies dans tous les plans d’eau accessibles, des flaques d’eau jusqu’à la mer.

Legion Media

La petite gambusie pouvait dévorer jusqu’à trois cents larves par jour et était en outre très prolifique : les moustiques n’avaient tout simplement aucune chance face à ce glouton. En 1941, l’incidence du paludisme sur la côte avait ainsi sensiblement diminué : le nombre de personnes atteintes était tombé à quelques cas par saison. En 1955, aucun cas ne fut recensé en Abkhazie ; un an plus tard, la situation était identique à Sotchi. En 1960, le paludisme fut finalement officiellement éradiqué en URSS.

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