Rodina, un détachement de la Résistance française hors du commun composé principalement de femmes soviétiques
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Dans les mines de la ville lorraine de Thil
Dès avant le début de la guerre, Nadejda Lissovets n’avait pas été épargnée par le malheur. Cette jeune femme née à Minsk en 1914 avait perdu son premier né, puis son mari et était restée seule avec leur autre enfant. L’invasion allemande de l’URSS anéantit ses espoirs d’un avenir meilleur. Lorsque Minsk tomba aux mains de l’ennemi, Nadedja Lissovets n’hésita pas une seconde : elle quitta son travail au chemin de fer, se plaça comme femme de ménage à l’administration municipale et transforma son logement en refuge pour les combattants clandestins.
En 1944, Nadejda Lissovets fut découverte. Arrêtée par la Gestapo, elle fut envoyée au camp de concentration d’Erouville (Thil), en Lorraine, une annexe du Struthof. Dans les mines de Tiercelet toutes proches, les nazis avaient installé une usine de fabrication de missiles V1 avec lesquels ils pilonnaient le Royaume-Uni. Les Allemands utilisèrent le travail forcé des prisonniers pour aménager les souterrains. Chaque jour, des Français, Italiens, Polonais, Soviétiques affamés descendaient dans la mine pour y faire un travail épuisant.
« Dans les galeries, il n’y avait pas besoin de gardiens. Si vous perdiez votre groupe de vue, vous étiez déjà mort. Si vous faisiez un pas de côté, vous tombiez dans des fosses creusées lors de phases d’exploitation précédentes. Les galeries étaient sans fin. C’est pourquoi nous avancions deux par deux en nous tenant par les épaules et suivions de près les guides : ils étaient les seuls à avoir une lampe qui déchirait l’épaisseur des ténèbres des souterrains. Mais, au fond de la mine, nous nous sentions plus libres. Nous n’avions pas peur, nous chantions des chansons soviétiques, nous parlions des nouvelles du front. Souvent, les guides français se joignaient à nos conversations », écrivit plus tard Nadejda Lissovets dans son journal.
Évasion de la captivité allemande
Des relations de confiance s’instaurèrent progressivement entre les prisonniers d’Erouville et ils commencèrent à établir un plan d’évasion. « La ville de Thil et ses mines se trouvent en Lorraine, territoire allemand à l’époque. C’est pourquoi l’influence du parti communiste y était faible. Par l’intermédiaire de l’émigrée russe Maria Tcharovski, Nadejda Lissovets parvint à entrer en contact avec le comité central des prisonniers de guerre soviétiques en France et à demander l’aide de résistants lorrains », explique Sergueï Dybov, fondateur de l'association historique Mémoire Russe engagée à restaurer la mémoire des Russes décédés en France.
Des membres de la Résistance russophones prirent un part importante à l’organisation de l’évasion des prisonniers du camp de Thil. Parmi eux, Catherine Varlin Winter, née dans une famille russophone d’émigrés, célèbre journaliste et metteur en scène après la guerre ; Aïk Tébirian, qui était né en Turquie et avait fait des études à Moscou. « Il y avait aussi un homme russophone, un certain François, qui est mort deux jours après l’évasion. On ne connaît pas son véritable nom. Dans la nuit du 6 au 7 mai 1944, c’est lui qui emmena les fugitifs en camion dans une forêt qui se trouvait à 40 kilomètres du camp », précise Sergueï Dybov. Plusieurs dizaines de prisonniers d’Erouville, dont Nadejda Lissovets, purent s’échapper. Ils se déplaçaient la nuit, progressaient en direction de la forêt d’Argonne pour y retrouver les maquis commandés par Jules Montanari, connu comme le commandant Jacques.
Les hommes rejoignirent immédiatement les groupes de résistance. On proposa aux femmes d’être accueillies dans des familles. Au grand étonnement des résistants français, Nadejda Lissovets et ses amies refusèrent. « Elles formèrent leur propre unité à laquelle elles donnèrent le nom de Rodina [c’est-à-dire "la patrie" en russe – ndlr], pour poursuivre le combat contre les nazis. Ce n’étaient pas de simples civiles capturées par les Allemands sur des territoires occupés : elles avaient l’expérience de la clandestinité en URSS », ajoute Sergueï Dybov.
37 femmes et une carabine
Au début, les 37 membres du groupe Rodina commandé par Nadejda Lissovets et Rosalie Fridzon n’avaient qu’une seule carabine que leur avait donnée Jules Montanari. Leurs camarades français, qui avaient cruellement besoin d’armes, ne pouvaient tout simplement pas leur proposer plus. Mais, les jeunes femmes parvenaient à trouver des pistolets, des pistolets-mitrailleurs et des lance-grenades anti-char en attaquant des soldats allemands.
Il fut envisagé que Rodina fusionnerait avec la légendaire unité de résistants soviétique Stalingrad. Mais, celle-ci avait été encerclée par l’ennemi et les jeunes femmes ne purent les rejoindre. Nadejda Lissovets et les membres de son groupe collaborèrent avec le maquis du commandant Jacques. Elles étaient chargées de mission de reconnaissance et, au prix de leur vie, collectèrent de précieuses informations sur les positions des troupes d’occupation. L’opération la plus importante à laquelle le groupe Rodina prit part au cours des 4 mois et demi d’activité en Lorraine fut l’évasion d’une cinquantaine de condamnés à mort détenus à la prison de Bar-le-Duc.
Oubli et hommages
Après la libération de la Lorraine par les alliés, les membres de Rodina participèrent avec ceux d’autres groupes de résistants au défilé solennel organisé à Verdun. Mais, les jeunes femmes ne purent rentrer en URSS parce que la guerre n’était pas encore terminée.
« Elles durent attendre de savoir ce qu’elles deviendraient dans des camps pour les Soviétiques en attente de leur rapatriement. En 1944-1945, il y en avait plus de 200 en France », explique Sergueï Dybov. « Nadejda Lissovets fut promue lieutenant de l’Armée Rouge. Nadejda Lissovets fut promue lieutenant de l’Armée rouge. Au sein de la mission soviétique, elle s’occupait du rapatriement des femmes prisonnières de guerre vers l'URSS », ajoute-t-il.
Après leur retour en URSS, les résistantes du groupe Rodina connurent des destins différents. Beaucoup subirent de stricts interrogatoires de la part des autorités soviétiques. Leurs exploits furent passés sous silence, mais l’histoire de ces femmes soviétiques ayant combattu dans un des maquis français est désormais connue grâce aux efforts du chercheur et militant politique français René Barchi.
Et le 26 septembre, la ville de Thil a inauguré un complexe mémoriel visant à honorer la contribution des femmes soviétiques du détachement Rodina à la lutte pour la libération de la France des envahisseurs nazis. L’ensemble sculptural, créé conjointement par des artistes russes et biélorusses, se compose d’un haut-relief représentant des femmes sortant de la mine et d’un monument Partisane, représentant une femme armée d’un fusil, qui se trouvent près de l’entrée des mines de Tiercelet.
« C’est un événement très joyeux, car les monuments de ce genre sont rares en France, souligne Dybov. Et il est d’autant plus important aujourd’hui, où l’on a plus que jamais besoin de tels exemples d’amitié et d’entraide franco-soviétiques ».
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