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Comment les écrivains russes et soviétiques voyaient-ils le futur?

Astrologues et tarologues ne sont pas les seuls à faire des prédictions. Certains auteurs russes et soviétiques s’adonnèrent à cette pratique et devinrent des maîtres du roman d’anticipation.

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On peut classer les écrivains russes et soviétiques en deux catégories : les optimistes, qui espéraient que le futur apporterait à l’humanité le progrès technique, l’harmonie sociale et la plénitude individuelle, et les pessimistes, qui ne furent pas si confiants en l’homme.

Fenêtre sur la Russie (Photo : Domaine public)

Nikolaï Tchernychevski. Que Faire ? / Что делать ? (1863)

Que Faire ? n’est pas un roman de science-fiction. Cette histoire de réformateurs et de révolutionnaires se déroule au milieu du XIXe siècle. Mais, Vera Pavlovna, l’un des personnages principaux, fait des rêves d’anticipation. Dans l’un d’entre eux, elle voit une société idéale. Les gens habitent de magnifiques palais de verre et de métal, travaillent de concert et ne sont plus exploités par le système capitaliste. Ils vivent en parfaite harmonie avec la nature. Champs et serres leur assurent des récoltes abondantes. Le travail physique harassant est fait par des machines. Ces « hommes nouveaux » sont rationnels, altruistes et ont la possibilité de se réaliser dans une société où règne l’harmonie. Hommes et femmes sont égaux. Parce qu’ils sont heureux, ils vieillissent lentement.

Evgueni Zamiatine. Nous Autres / Мы (1920)

Сe roman de science-fiction est une dystopie qui a exercé une influence considérable sur la littérature mondiale et est, à ce titre, considéré comme un grand classique du genre. Evgueni Zamiatine, qui ne fut jamais publié en URSS de son vivant, ouvrit la voie au Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley et 1984 de George Orwell. L’histoire de Nous Autres se passe dans un futur lointain, dans l’État unique où les gens ne portent pas de noms mais des numéros. La précision mathématique y règne en tout et régit tous les aspects de l’existence, y compris l’amour. La vie des gens est transparente (au sens premier du terme. Tous les murs sont en verre) et soumise au contrôle total du Bienfaiteur. La tragédie véritable que décrit l’auteur n’est pas tant celle de la violence politique que l’étouffement de l’âme, de l’amour et de la liberté au profit de la rationalité mathématique.

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Fenêtre sur la Russie (Photo : Domaine public)

Alexeï Tolstoï. Aélita / Аэлита (1923)

Ce roman qui raconte l’histoire du séjour de Terriens sur la planète Mars a marqué de son empreinte la littérature de science-fiction. L’ingénieur Mstislav Los et le soldat de l’Armée rouge Alexeï Goussiev partent pour Mars. Ils y découvrent une civilisation très avancée. Les Martiens sont des descendants des Atlantes gouvernés par un dictateur. Pendant qu’Alexeï Goussiev se rapproche des classes populaires de la société martienne et prépare une révolution, Mstislav Los et Aélita, la fille du dictateur, tombent amoureux.

Pour la fin du premier quart du XXe siècle, la description du vol en lui-même est très précise et réussie. Le vaisseau des Terriens est une énorme œuf de métal qu’Alexeï Tolstoï qualifie de « dirigeable interplanétaire ». Il est doté d’un système d’isolation thermique et de réserves d’oxygène. Le niveau de technologie atteint par les Martiens est également impressionnant : ils se déplacent dans des véhicules ailés et utilisent comme moyen de communication la « boule de brouillard », un appareil qui fait penser à un projecteur d’hologrammes ou un écran de cinéma.

Fenêtre sur la Russie (Photo : Domaine public)

Alexandre Beliaïev. La Tête du Professeur Dowell / Голова профессора Доуэля (1925). L’Homme Amphibie / Человек-амфибия (1927). L’Étoile KETs / Звезда КЭЦ (1936)

Alexandre Beliaïev est souvent qualifié de « Jules Verne russe » pour son incroyable capacité à prévoir les découvertes scientifiques à venir. Dans L’Homme Amphibie, il prédit l’invention du scaphandre de plongée autonome et la possibilité pour l’homme de rester longtemps sous la surface de l’eau : Salvator, un scientifique de génie greffe les ouïes d’un requin à un jeune homme. Dans La Tête du Professeur Dowell, Alexandre Beliaïev décrit des greffes d’organes et la revivification de parties entières du corps. L’Étoile KETs est en réalité la première station orbitale soviétique, une anticipation des programmes spatiaux. Sur cette étoile, il y a tout ce qu’il faut pour vivre et travailler : gravitation artificielle, systèmes de vie en autonomie, scaphandres pour sorties extra-véhiculaires, serres où sont cultivées des plantes. La conviction profonde que la science peut transformer la vie des hommes est le ressort principal de ce roman de science-fiction.

Fenêtre sur la Russie (Photo : Sputnik, A. Pobedinski/Molodaïa gvardia, 1958)

Ivan Efremov. La Nébuleuse d’Andromède (1957)

Ce roman décrit le communisme à l’échelle de la galaxie. L’auteur brosse un tableau grandiose d’un avenir radieux où les Terriens, désormais unis dans une civilisation communiste, partent à la conquête de l’espace. Dans ce monde nouveau, il n’y a plus ni guerre, ni maladie, ni faim, ni même d’instinct maternel remplacé par l’éducation en commun de tous les enfants. Les habitants de la Terre vivent une vie longue au cours de laquelle ils peuvent s’adonner à la création. Ils ne sont guidés que par les principes d’humanisme et d’amitié. Aucun monde idéal n’est exempt de contradictions internes : dans celui-ci règnent une certaine froideur et une atrophie de certains sentiments « naturels ». Ce roman fut pour des millions de lecteurs soviétiques une description de l’utopie communiste.

Fenêtre sur la Russie (Photo : Russian Look/Global Look Press, I.Makarov. Maison d’édition Detskaïa litteratura, 1967, Mikhaïl Baranov/Russian Look/Global Look Press)

Arkadi et Boris Strougatski. Midi, XXe Siècle / Полдень, XXII век (1962)

Au début de leur collaboration artistique, les frères Strougatski s’inscrivaient pleinement dans l’esprit de leur temps : celui de l’époque du Dégel. Ils composèrent une utopie communiste. Le communisme est instauré sur Terre. Il n’y a plus ni guerre, ni violence, ni maladie, ni propriété individuelle. L’humanité unie est gouvernée par un Conseil Mondial formé des hommes les plus instruits et respectés : des scientifiques, des médecins, des enseignants. Le plaisir le plus grand que peuvent éprouver les hommes et ce qui fait désormais le sens de leur vie est le travail créatif. Ils sont heureux parce qu’ils peuvent faire ce qu’ils préfèrent. Chacun a à sa disposition un véhicule volant. Il existe des routes semblables à des tapis roulants et un système de livraison à domicile. Les tâches domestiques et routinières sont effectuées par des robots-jardiniers et des robots-bergers. Le Collecteur d’Information Eparpillée recherche les informations et les analyse. On peut y voir une anticipation des moteurs de recherche sur internet.

Vladimir Voïnovitch. Moscou 2042 / Москва 2042 (1986)

Dans cette nouvelle, Vladimir Voïnovitch donne une description grotesque et satirique de Moscou en 2042. L’amour du guide et de ses idées est inculqué à tous les habitants dès l’enfance. La mission de l’art n’est pas de refléter la vie, mais de la « transformer », c’est-à-dire de se soumettre à la ligne du parti. Les écrivains ont des grades militaires et travaillent sous le contrôle de critiques des services de sécurité nationale. L’économie repose sur l’échange de « produits secondaires », c’est-à-dire des déchets métaboliques humains qui sont recyclés en nourriture, contre des tickets de rationnement et des mesures d’encouragement matériel. Par manque de motivation, les gens travaillent mal. Les véhicules à essence ont été remplacés par des moyens de transport à vapeur et à gazogène. C’est pourquoi les rues sont couvertes de suie et les façades des immeubles sont noires.

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