Comment Alexandre Pouchkine fut-il élevé au-dessus de tous les autres poètes russes?
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Dans les pays européens, la nécessité d’avoir « un poète national » se fit sentir à l’époque romantique (fin du XVIIIe et XIXe siècle). Elle est à mettre en rapport avec la formation des États-nations et la recherche des identités nationales. Il fallait alors trouver des héros culturels capables d’être placés au même niveau que les saints.
Romantisme et nationalisme exigeaient des preuves que la nation n’était pas une communauté fortuite, mais ancienne et organique avec une âme et une langue communes. Dans ce contexte, le poète national était la « validation » de cette communauté. Son œuvre prouvait que le peuple méritait d’avoir son propre État ou, pour le moins, son autonomie.
En Italie, ce poète est Dante Alighieri ; en Espagne, Cervantes ; en Angleterre, Shakespeare : en Allemagne, Goethe ; en Russie, Alexandre Pouchkine.
La vie, la mort et la tombe de ces poètes devinrent l’objet de culte. Eux-mêmes devinrent des « saints culturels » et les symboles des souffrances et des espoirs de la nation.
Pourquoi précisément Alexandre Pouchkine?
Ce n’est pas la vie d’Alexandre Pouchkine, mais sa mort qui explique l’instauration de son culte. La réaction de la société russe à sa mort consécutive à un duel en janvier 1837 fut tellement forte qu’elle étonna même ses contemporains. Ce fut le déclenchement du compte à rebours de la formation du « mythe pouchkinien ». C’est le critique Vissarion Belinski qui en posa les fondations dans les années 1840. Dans les articles qu’il consacra au poète, il soutenait que c’était précisément lui qui avait ouvert une nouvelle ère de la littérature russe. À Moscou, l’inauguration du premier monument à Alexandre Pouchkine en Russie le 6 juin 1880 fut un événement public et littéraire grandiose. Cette « fête pouchkinienne » rassembla la fine fleur de l’intelligentsia russe. L’acmé de ces célébrations fut le discours, devenu célèbre, que Fiodor Dostoïevski prononça deux jours plus tard. Il y qualifiait Alexandre Pouchkine de phénomène « prophétique » et soulignait sa « faculté de sympathie universelle ».
« On peut assurément dire que s’il n’y avait pas eu Pouchkine, les talents qui sont venus après lui n’auraient pu s’exprimer. Pour le moins et en dépit de leurs dons immenses, ils n’auraient pu se manifester avec la force et la clarté avec lesquelles ils ont pu s’exprimer plus tard, de nos jours. Il ne s’agit pas uniquement de poésie, ni de création artistique. Sans Pouchkine, notre foi en ce qui est notre indépendance russe, notre espoir désormais conscient en les forces de notre peuple et, ensuite, notre foi entre notre place indépendante dans la famille des peuples européens n’auraient peut-être jamais pu se définir avec cette force inébranlable (avec laquelle elles se sont exprimées plus tard, pas chez tous, mais seulement chez quelques-uns) », affirmait Fiodor Dostoïevski le 8 juin 1880 à la Société des Amateurs des Belles-Lettres Russes.
De l’avis des spécialistes, ce discours marqua le début du processus de la canonisation officielle de l’image du poète. Alexandre Pouchkine n’est pas uniquement un grand écrivain. Il est le « poète national » et le « poète de l’Empire ». La formule du poète Apollon Grigoriev : « Пушкин — это наше все / Pouchkine est tout pour nous » extraite de son article de 1859 « Regard sur la littérature russe depuis la mort de Pouchkine » fut ainsi confirmée de manière éclatante.
Et ensuite?
1899 fut l’année du centième anniversaire de la naissance d’Alexandre Pouchkine. L’Académie impériale des sciences organisa des cérémonies commémoratives dans de nombreuses villes de l’Empire russe. Une importante exposition consacrée au poète fut inaugurée. Elle fut la première pierre de la Maison Pouchkine. Ce fut précisément à cette époque que les œuvres d’Alexandre Pouchkine furent incluses dans les programmes scolaires et qu’en furent extraites des phrases pour servir d’exemples grammaticaux. Son style devint l’étalon de la langue russe.
Après la Révolution d’Octobre, le pouvoir soviétique considéra le poète avec circonspection parce qu’il était noble. La situation changea en décembre 1935, lorsque le quotidien Pravda publia un article reconnaissant son rôle remarquable dans la littérature russe. Ce fut le point de départ de la canonisation de la figure d’Alexandre Pouchkine par le pouvoir soviétique.
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En 1937, les cérémonies organisées dans toute l’URSS pour marquer le centième anniversaire de sa mort furent également une étape-clef de la glorification du poète. Par leur ampleur, elles surpassèrent les commémorations des autres auteurs classiques russes. On créa un Comité Pouchkine panrusse chargé de préparer les festivités à travers tout le pays. L’image du poète fut « soviétisée » : de libre penseur et « idéologue de la noblesse », il devint « combattant contre l’autocratie », ami des Décembristes et précurseur des démocrates révolutionnaires. Alexandre Pouchkine acquit alors son statut d’idole et de symbole unissant la nation russe.
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