L’argent est-il le véritable héros du roman Maître et Marguerite?
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Le Maître et Marguerite raconte notamment comment le diable, incarné en la personne du professeur de magie noire Woland, et sa suite excentrique – le chat géant Béhémoth, le fripon à la langue bien pendue Koroviev, la vampire Hella et le sinistre démon Azazello – visitent la Moscou des années 1930. Les relations qu’entretient l’homme avec l’argent est l’un des principaux thèmes de ce roman. Dans les deux parties – l’une se passant à Jérusalem et l’autre, à Moscou – l’argent est l’unité de mesure universelle de la nature humaine.
Judas et les trente pièces d’argent
Dans les chapitres dont l’action se situe à Jérusalem, le procurateur Ponce Pilate livre à la mort le philosophe errant Yeshoua Ha-Nozri. L’argent y est le symbole de la décadence morale et de la trahison de Judas.
« Alors, l’un des Douze, nommé Judas Iscariote, se rendit chez les grands prêtres // et leur dit : "Que voulez-vous me donner, si je vous le livre?" Ils lui remirent trente pièces d’argent », lit-on dans l’Evangile selon Saint Matthieu (26:14-15). Ces trente pièces d’argent sont les trente drachmes frappées dans la ville phénicienne de Tyr que Judas reçut pour trahir Jésus.
Toujours d’après Matthieu, il conduisit plus tard les soldats romains au mont des oliviers où priait Jésus entouré des autres disciples. Il s’approcha de lui, lui dit : « Salut, rabbi ! » et l’embrassa. Les soldats comprirent alors qui arrêter. Après avoir appris la condamnation de Jésus, Judas se repentit de son acte et dit : « J’ai péché en livrant à la mort un innocent » (Mt 27:4). Il jeta les trente pièces d’argent dans le Temple et alla se pendre.
Mikhaïl Boulgakov donne son interprétation de ce passage du Nouveau Testament. Dans son roman, Judas n’est pas un des douze apôtres. C’est un homme originaire de Kérioth qui incite Yeshoua à s’opposer au pouvoir romain et organise leur rencontre à Gethsémani.
Judas de Kérioth a besoin d’argent pour acheter Niza, la femme qu’il aime, à son mari. Les trente pièces d’or sont pour lui le moyen d’acquérir l’amour. Niza attire Judas à Gethsémani où des soldats romains le mettent à mort sur l’ordre de Ponce Pilate.
La Moscou des années 1930
Dans les épisodes du Maître et Marguerite qui se déroulent à Moscou, Woland et sa suite se servent de l’argent pour révéler les vices de la société soviétique des années 1930. Le point culminant de cette satire est la séance de magie donnée au théâtre des Variétés. Woland fait tomber du ciel sur le public des billets de dix roubles puis des dollars. Les spectateurs perdent toute maîtrise d’eux-mêmes et tentent d’attraper le plus de billets possible. Mikhaïl Boulgakov montre ici avec ironie comment l’appât d’un gain facile fait perdre leur dignité aux hommes. Mais les billets qu’a fait voler Woland se transforment bien vite en étiquettes de bouteilles de vin et d’eau minérale.
L’argent peut conduire les hommes à leur perte. Nicanore Bossoï (nom de famille qui signifie « aux pieds nus ») l’apprend bien malgré lui. Président du syndic d’un immeuble, il accepte de Koroviev quatre cents roubles, qui se transforment plus tard en dollars, pour installer Woland et sa suite dans l’appartement de l’écrivain Berlioz qui vient de mourir décapité par un tramway. Nicanore Bossoï paie comptant sa cupidité : il est arrêté à la suite d’un coup de téléphone anonyme.
Sans surprise, l’argent est le moyen de s’offrir ce que ceux qui n’en ont pas ne peuvent se permettre. Au magasin Torgsine, où se rendent Koroviev et Béhémoth, on achète des marchandises que l’on ne trouve pas facilement ailleurs contre des devises étrangères ou de l’or. C’est un espace où se heurtent deux réalités : le déficit de certains produits pour le commun des mortels et le leurre de l’abondance pour les « élus ». En mettant ce magasin à sac, les membres de la suite de Woland ne font pas que commettre un acte de droit commun. Symboliquement, ils détruisent le système.
Certains personnages du roman renoncent aux avantages que peut procurer l’argent. Ainsi, par amour pour le Maître, Marguerite abandonne un mari qu’elle n’aime pas et le confort de la vie qu’il lui assure. L’argent ne signifie plus rien pour elle. De même que pour son amant. Ils sont finalement récompensés en étant libérés de toutes contingences matérielles.
« L’incarnation tangible de tous les vices et de toutes les tentations possibles », selon l’expression d’Eléna Sémiletnikova, commissaire de l’exposition Des Gens comme les Autres. Ils Aiment l’Argent au Musée d’Histoire de Moscou, est à découvrir jusqu’au 18 janvier 2027. Cette manifestation culturelle est organisée à l’occasion du 135e anniversaire de la naissance de Mikhaïl Boulgakov et du 60e anniversaire de la première publication du Maître et Marguerite.
Dans cette autre publication, découvrez trois livres qui ont incité Mikhaïl Boulgakov à devenir écrivain.