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Quelles étaient les habitudes de travail (étranges) des grands classiques de la littérature russe?

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Les auteurs eux-mêmes et les témoignages de gens les ayant côtoyés nous apprennent que leur processus de création n’était pas moins intéressant que leurs œuvres.

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Alexandre Pouchkine (1799-1837)

Domaine public

Dans une lettre qu’il adressa à sa femme du village de Boldino à l’automne 1833, Alexandre Pouchkine écrivait : « Je me lève à sept heures, je bois du café puis reste couché jusqu’à trois heures ». Le poète aimait travailler au lit. Il avait alors toujours à côté de lui une carafe de limonade préparée avec du jus de citron, du sucre candi et de l’eau minérale. Son valet de chambre Nikifor Fiodorov se souvenait : « Quand il écrivait la nuit, il fallait lui préparer de la limonade ». Lorsqu’il peaufinait ses vers, Alexandre Pouchkine avait l’habitude de dessiner dans les marges de ses brouillons des jambes de femme, des figures féminines, des barques, des chevaux, les portraits de ses amis et de ses ennemis et le sien. D’après les spécialistes de son œuvre, dessiner l’aidait à se concentrer et était l’une des formes de son journal intime.

Nicolas Gogol (1809-1852)

Galerie Tretiakov

D’après les témoignages de ses connaissances, Nicolas Gogol travaillait debout à un pupitre assez élevé. Pendant qu’il écrivait, il faisait des dizaines de boulettes de mie de pain blanc. Selon lui, cette activité l’aidait à résoudre des « tâches impossibles ». Quand il manquait d’inspiration, il faisait disposer des carafes d’eau froide dans chacune des pièces de son logement. Il allait et venait rapidement de l’une à l’autre et buvait un verre d’eau toutes les dix minutes. Il pouvait recopier lui-même ses manuscrits jusqu’à huit fois pour qu’ils soient impeccables. Il brûla plus d’une fois ce qu’il avait déjà écrit.

Ivan Tourgueniev (1818-1883)

Galerie Tretiakov

Ivan Tourgueniev aimait les rituels et la discipline. Il rangeait d’abord son cabinet de travail et ses papiers pour qu’y règne un ordre idéal : il ne pouvait pas travailler si tout n’était pas à sa place. Avant de se mettre au travail, il se coiffait longtemps. Il se peignait cinquante fois du côté droit et cinquante fois du côté gauche. Ensuite, il utilisait un peigne aux dents très serrées pour éliminer les éventuels parasites et se brossait les cheveux en tout cent fois. Quand il commençait à travailler à un nouveau texte, il rédigeait les biographies détaillées de ses personnages et même de leurs aïeux. Dans les marges de ses manuscrits, il prenait des notes qu’il introduisait ensuite harmonieusement dans le texte. Lorsqu’il venait d’y mettre le point final, il notait méticuleusement l’année, le mois, le quantième, le jour de la semaine et, parfois même, l’heure. Quand il mettait son texte au propre, il ne le recopiait que sur une moitié des pages. Il laissait l’autre moitié vierge pour y noter de futures corrections. 

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Fiodor Dostoïevski (1821-1881)

Domaine public

Quand il travaillait sur un texte, Fiodor Dostoïevski le composait d’abord à voix haute. Un jour, alors qu’il disait l’épisode de l’assassinat de la vieille usurière dans Crime et Châtiment, son domestique l’entendit, décida qu’il préparait un crime et voulut quitter son service. Fiodor Dostoïevski travaillait surtout la nuit. Après avoir obtenu l’autorisation de quitter la Sibérie, il vivait surtout la nuit. Même après son mariage avec Anna Grigorievna, il s’enfermait tard le soir dans son cabinet de travail, se levait vers une heure du matin, prenait une collation, travaillait jusqu’à six heures du matin en fumant beaucoup et en buvant du thé très infusé. Plus tard, il dictait à sa femme ce qu’il venait de composer, faisait une promenade et déjeunait. Dans les marges de ses manuscrits, il dessinait des visages féminins et masculins, des feuilles de chêne, des arcs gothiques et des fenêtres en ogive. On trouve beaucoup de ces dessins dans les manuscrits des Possédés. Il faisait aussi des exercices de calligraphie.

Léon Tolstoï (1828-1910)

Domaine public

Léon Tolstoï n’écrivait que le matin. Il se levait tôt, buvait du café et s’isolait dans son cabinet de travail où personne n’avait le droit d’entrer. Il disait que son critique intérieur était particulièrement sévère précisément le matin et qu’il dormait la nuit. À son avis, les écrivains qui travaillaient la nuit (comme Fiodor Dostoïevski) « péchaient contre leur talent ». Pour se concentrer, il avait besoin que son bureau soit débarrassé de tout papier, que les portes de son cabinet de travail soient bien fermées et qu’y règne le silence. Léon Tolstoï n’attendait pas l’inspiration. Il travaillait tous les matins de la semaine sans exception. Il avait l’habitude de faire sans fin correction sur correction. Il aimait aussi faire des digressions. Il pouvait écrire sur n’importe quel petit morceau de papier et même sur des manchettes. Peu importait le support du moment qu’il pouvait garder une trace de ce qu’il lui était venu à l’esprit. Il avait une écriture tellement illisible que ses copistes n’arrivaient pas toujours à la déchiffrer. Lorsqu’il se penchait sur l’un de ses manuscrits, lui-même devait parfois reconnaître qu’il ne pouvait pas se relire.

Anton Tchékhov (1860-1904)

Domaine public

Anton Tchékhov aimait respecter sa routine quotidienne. Durant les périodes où il travaillait activement à des textes, il se levait à cinq heures du matin. De sept à huit heures, il buvait du café (il préférait le moka). De dix heures à une heure de l’après-midi, il « écrivait », arpentait la pièce d’un coin à un autre puis se réinstallait à son bureau. Il ne pouvait travailler qu’habillé impeccablement : chemise blanchie, nœud papillon, veste. Il pensait qu’être bien mis disciplinait. Il déjeunait d’un seul bouillon parce que « pour écrire, il faut avant tout éviter d’être rassasié ». Lorsqu’il écrivait beaucoup, il se contentait d’un thé en guise de dîner et travaillait jusqu’à onze heures du soir. Il aimait aussi le sucré et ne dédaignait pas les pâtes de fruits et le chocolat. Il notait toutes les idées qui lui venaient dans des carnets. S’il n’en avait pas sous la main, il se contentait d’un morceau de papier, d’une carte de visite ou du verso d’une lettre qu’il avait reçue. En effet, « les idées viennent par hasard ».

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Vladimir Maïakovski (1893-1930)

Mos.ru

Le poète ne travaillait pas à un bureau mais en marchant. Il faisait le premier jet de ses vers à voix haute. Il décrivait ainsi son processus de création : « Je marchais en remuant les bras et en mugissant presque sans sortir aucun mot. Ensuite, je raccourcissais mon pas pour ne pas gêner mon mugissement ou je mugissais plus vite au rythme de mon pas ». Il considérait devoir composer de six à huit vers de bonne qualité par jour. Il consacrait le reste de sa journée à ses « préparations poétiques ». Pour ne jamais oublier la moindre idée qui lui venait à l’esprit, Vladimir Maïakovski notait celles qu’il pensait pouvoir exploiter plus tard. Dans son essai Comment faire des vers, le poète racontait comment il chercha longtemps les mots tendres qu’un homme solitaire dirait à la femme qu’il aime pour la convaincre qu’il continuerait de l’aimer et de prendre soin d’elle. Ces mots lui vinrent pendant une nuit : « "Je protégerai et aimerai ton corps, comme un soldat mutilé par la guerre, devenu inutile et personne prend soin de la jambe qui lui reste". Encore à moitié endormi, je sautai hors de mon lit. Dans le noir, j’écrivis avec une allumette brûlée sur le paquet de papirosy : "la jambe qui me reste" et me recouchai. Le matin suivant, je cherchai deux heures durant ce qu’était cette "jambe qui me reste" ».

Vladimir Nabokov (1899-1977)

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On pourrait presque dire que Vladimir Nabokov inventa le lien hypertexte. À partir de 1950, il écrivait sur des cartes de bibliothèque lignées qu’il rangeait dans de longues boîtes. Il disait qu’il voyait l’intégralité du texte d’un roman avant d’avoir commencé le travail de rédaction. Cette méthode lui permettait d’écrire les parties de son roman dans le désordre : il lui suffisait de changer des cartes de place dans la boîte, qui lui servait de bureau mobile. Il rédigea le premier brouillon de Lolita la nuit assis à l’arrière d’une voiture Oldsmobile 1946 garée. Il disait que c’était le seul endroit en Amérique où il n’était dérangé ni par le bruit, ni par les courants d’air. Il comparait le processus d’écriture à un jeu d’échecs : il rédigeait des morceaux de texte dans n’importe quel ordre, les déplaçaient comme des pièces.

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